Le samedi 31 juillet 1830 fut véritablement un jour de deuil à Nantes, le recueillement et la tristesse des citoyens offrant un contraste saisissant avec leur ardeur de la veille. La population, meurtrie par les évènements malheureux du 30 juillet, put découvrir placardées dans la ville des affiches annonçant les décisions et les mesures prises durant la nuit par les membres du Tribunal et de la Chambre de Commerce, qui avaient décidé de se substituer aux autorités de la ville, lesquelles la quitteront deux jours plus tard. Le contenu de ces affiches fut présenté dans le Journal de Nantes daté du 2 août 1830 sous la forme suivante:

 « Les Membres du Tribunal et de la Chambre de Commerce à leurs concitoyens
Les circonstances se présentent de plus en plus graves. C’est pour les habitants de Nantes une nécessité d’autant plus urgente de maintenir les mesures prises, pour garantir la paix et la tranquillité de notre ville.
Attendons avec calme que les évènements se développent, ce n’est pas à Nantes, ville isolée à l’extrémité de l’ouest de la France, qu’il convient de prendre l’initiative.
Nantes, ville populeuse et commerçante, a pour premier besoin celui d’être tranquille et paisible.
Les membres du Tribunal et de la Chambre de Commerce prient avec instance tous les habitants de se conformer aux mesures qu’ils adoptent dans l’intérêt de tous, de n’arborer aucun signe qui pût être une occasion de trouble ; de ne proférer aucun cri qui exaspérât les passions et compromît la tranquillité que nous avons tous juré de maintenir.
Nantes le 1er aout 1830, deux heures de l’après midi. »

 

Cette proclamation fut signée par les cinq membres de la Commission créée pour l’occasion, à savoir P.-J. Maes, Soubzmain, Dechaille, Moriceau et Mosneron-Dupin, lesquels décidèrent entre autre de reconstituer la garde nationale afin d’assurer le bon ordre et la tranquillité de la ville, acte qui, s’il avait été exécuté la veille, aurait sans doute pu éviter le triste sort des malheureux manifestants et soldats. On invita alors tout homme sachant se servir d’une arme à venir constituer une Garde urbaine pour veiller à la sécurité publique. Dès 9 heures du matin, la foule ayant pris connaissance de cette demande, envahissait déjà la Place de la Bourse. Le 1er août, on apprit par l’intermédiaire des journaux, que Paris avait gagné la Révolution et qu’un gouvernement provisoire avait été mis en place. Cette victoire eut raison de Charles X, qui décida d’abdiquer dès le lendemain 2 août avant de fuir la France deux jours plus tard; le roi déchu avait dans un premier temps songé à se réfugier dans l’ouest, mais au vu des évènements survenus quelques jours plus tôt à Nantes, il changea d’avis, et embarqua à Cherbourg le 17 du mois pour se retirer en Ecosse. La Monarchie de Juillet put alors commencer dès le 9 août, avec à sa tête un nouveau monarque, Louis-Philippe Ier, (1773-1850), duc de Valois puis Duc de Chartres. Succédant à Charles X dès le 7 août 1830, le nouveau souverain dut, afin de satisfaire au plus vite la population et calmer les esprits, adopter la Charte Constitutionnelle revisitée, avant d’être déclaré roi des français, et non pas roi de France. La ville de Nantes célébra allégrement son avènement le 12 août Place Royale, pensant alors que ce nouveau gouvernement, avec ce nouveau souverain, ne pourrait lui être que bénéfique. La Monarchie de Juillet se terminera en réalité 18 ans plus tard, après une nouvelle insurrection de la population ouvrière et bourgeoise qui obligera Louis Philippe à abdiquer le 24 février 1848. Elle ne répondit d’ailleurs en rien aux attentes de la population, comme le fit remarquer dans son discours M. E. Luminais (1788-1870), député de l’opposition de 1830 à 1834, rapporté dans le journal Le National de l’Ouest du 31 juillet 1844 : « Je vous parle ici de progrès, et je vous parle devant un monument dont le seul aspect est une sorte d’anomalie avec le présent. En effet, citoyens, reportez-vous aux populaires journées de 1830 et voyez, la main sur la conscience, si le dévouement des victimes dont il rappelle le souvenir a produit ce que le pays avait le droit d’attendre. »

 

Louis-Hyacinthe Levesque, le Maire de Nantes, ayant choisi de s’éclipser, c’est Philippe-René Soubzmain (1870-1843) qui le remplaça à la tête de la municipalité nantaise,  dirigeant la Commission qui administrait alors la ville. Il fut élu maire le 13 août 1830, mais ne resta à l’Hôtel de ville que jusqu’en 1831, avant de devenir vice-président de la Chambre de Commerce de 1837 à 1838. Les choses rentrèrent peu à peu dans l’ordre, comme en témoigna la réouverture des portes du théâtre, ainsi que la prise en main de la Garde Nationale par le vieux commandant Dumoutier lequel pourtant à la retraite, avait été sollicité par une députation de citoyens. Dans les jours qui suivirent le drame du 30 juillet, Nantes et ses citoyens songèrent aussitôt aux victimes et aux blessés. Ils envoyèrent même une délégation spéciale au nouveau roi, afin de lui exprimer leurs sentiments patriotiques ; cinq des blessés y participèrent, à savoir Grignon-Dumoulin ainé, Léon petit, Hersent, Bernard et Hyrvoix. Afin d’aider les victimes de cet épisode dramatique de la ville de Nantes, deux souscriptions furent lancées quelques jours plus tard, la première en faveur des blessés, des veuves et des enfants de ceux qui avaient péri la veille. Les dons furent recueillis par MM. Goupilleau et Mangin, comme le montre l’article du 3 août 1830 du Journal de Nantes. Quant à la seconde, il en est fait mention dans l’article du 9 août du même journal : « les citoyens de Nantes, désirant donner aux victimes du 30 juillet dernier une preuve de leur estime et de leur admiration pour leur conduite courageuse et patriotique, ont ouvert une souscription à 75 centimes dont le produit sera consacré à leur élever un monument expiatoire qui rappelle aux générations futures les noms des braves défenseurs de nos libertés (…). On souscrit (…) chez MM. Goupilleau junior, courtier sur la Fosse, Victor Mangin et Mellinet-Malassis, imprimeurs, Daniau, Leduc et Grignon, rue Paré, et dans tous les cercles littéraires. » Plusieurs personnalités furent à l’initiative de ce projet de souscription, dont MM. Guépin aidé par ses amis Rocher, Ménard, Souvestre, et Mellinet. Des lithographies ainsi que des portraits furent également proposés à la vente afin de venir contribuer à élever la somme en faveur des victimes, comme le fit connaître un article daté du mercredi 18 août 1830 dans le Journal de Nantes, évoquant la description des lithographies :

 « Ce sujet représente la France, debout près d’un mausolée élevé à la mémoire des jeunes nantais, tenant dans une main le drapeau national, de l’autre des lauriers qu’elle offre au général montrant le nom des victimes du 30 juillet, morts pour la défense de la charte constitutionnelle et dans l’autre le glaive qui vient de la défendre, au centre du bouclier, qu’on voit à ses pieds est le coq gaulois annonçant la victoire. Prix sur papier blanc 1,50 fr, sur papier de chine 2,25 fr, en couleur 2,50 fr. on peut souscrire de suite à la lithographie de Charpentier père et fils. »

 

 Cet évènement du 30 juillet eut un tel impact, que des ouvriers anglais présents à ce moment-là, furent touchés par la bravoure des patriotes français et décidèrent dans un élan de générosité de prendre part aux hommages rendus aux victimes, en participant à la souscription comme le souligne l’article du 20 août 1830 du journal L’Ami de la Charte : «  …Messieurs les employés et ouvriers anglais des Forges de Basse-Indre ont versé entre les mains de M. Goupilleau, courtier maritime sur la Fosse, une somme de 100 francs destinée aux victimes de Nantes dans le journée du 30 juillet. » Ce don se révéla suffisamment généreux pour être souligné, car il faut rappeler qu’à l’époque, un ouvrier gagnait en moyenne 80 francs par an. Ajouté aux autres participations, il permit de financer la réalisation du monument commémoratif. D’autre part,le 6 septembre 1831, M. Martin, un médecin anglais résidant à Paris, écrivit en ces termes au maire de Nantes, en lui faisant parvenir une plaque commémorative : « Monsieur le Maire, mes commettants, […], ont voulu encore consacrer pour un monument modeste l’admiration et la reconnaissance dont ils sont pénétrés pour un héroïsme dont l’humanité ne peut manquer de ressentir les bienfaisants résultats. En conséquence, Monsieur le Maire, je m’empresse de vous transmettre une planche en cuivre sur laquelle est inscrite l’expression de leurs sentiments, en vous priant de la faire placer près des lieux où le patriotisme courageux des Nantais s’est si glorieusement associé au dévouement des Parisiens. » On peut encore aujourd’hui observer cette plaque commémorative en bronze,sur le socle de la colonne où trône toujours la statue de louis XVI sur la place du même nom, c'est-à-dire là où se produisirent les évènements tragiques de juillet 1830. Sur cette plaque, on peut y lire l’hommage rendu par les anglais :

«  ICI A EU LIEU UNE LUTTE SANGLANTE ENTRE
LES OPPRESSEURS ET LES OPPRIMES. 30 JUILLET 1830.
DES LABOUREURS ET DES OUVRIERS ANGLAIS ONT FAIT POSER
CETTE INSCRIPTION EN TEMOIGNAGE DE LEUR ADMIRATION
POUR LA BRAVOURE, LA VALEUR ET L’INTREPIDITE NANTAISE. »

 

L’inscription sur cette plaque est doublement particulière, d’abord, parce qu’elle figure aux pieds de la statue d’un monarque guillotiné le 21 janvier 1793 (qui à l’occasion de l’inauguration de la plaque avait été retirée mais qui au fil des mois, n’ayant plus fait l’objet de réclamations, fut remise en place sur l’avis du préfet de Loire-Inférieure), ensuite parce qu’elle comporte une erreur. En effet, on peut y voir une certaine confusion dans la traduction, le terme « laboureurs » étant utilisé au lieu de « travailleurs », ce dernier étant pourtant la signification du mot « laborer » en anglais !

 

En dehors de cet acte particulier, il faut bien voir que les évènements de juillet ne laissèrent bien évidemment  personne indifférent. Des contributions affluèrent même de toutes parts, justement soulignées par les journaux, telles que celle faite  par le cercle de la marine, qui  organisa une collecte en faveur des blessés et des familles des citoyens morts, déposant chez M. Goupilleau Junior, la somme de 36 francs, comme le rapporte l’article du 12 août 1830 du Journal de Nantes. Les sapeurs-pompiers souhaitèrent eux aussi faire un geste, l’article du dimanche 8 août 1830 du même journal indique que la 8e compagnie dirigée par M. Bref «  s’est empressée de souscrire pour le monument […] », ce qui fut également le cas des soldats de la Garde Nationale. Les militaires ne furent  pas les seuls à se sentir concernés par cet épisode dramatique de l’histoire de Nantes, puisque les cercles littéraires ainsi que quelques chefs d’institutions, ouvrirent des listes dans lesquelles leurs élèves n’hésitèrent pas à contribuer financièrement.

 
Toutefois, malgré ce premier élan de générosité,  les divers journaux déplorèrent assez tôt le manque de contribution de la plupart des citoyens, comme l’atteste la modique somme collectée par  M. Goupilleau Junior (article du samedi 28 août 1830 du Journal de Nantes). Quelques jours plus tard, un article de ce même journal daté du 13 septembre, dressera un bilan provisoire des sommes modestes ainsi récoltées auprès des souscripteurs. Quant à La deuxième commission, ayant à sa tête le dénommé Ménard, elle ouvrira, elle aussi, une souscription au cours de l’année 1832.

 

            Profondément touchés par le drame arrivé en ce 30 juillet, les nantais prirent quelque temps plus tard, la bonne résolution, de fêter dignement les courageux patriotes disparus lors de cette journée meurtrière. Et effectivement, dès l’année suivante, en 1831, les nantais purent découvrir dans les journaux, les divers programmes organisés par la ville pour ces trois fameuses journées de juillet, afin de rendre hommage aux évènements passés, comme le relate justement l’article du 27 juillet 1831 du journal L’Ami de la Charte :

« Voulant donner dans cette mémorable et glorieuse journée une preuve ostensible d’estime et de confraternité à la classe si utile et si intéressante des arts et des métiers, la commission a arrêté, à l’unanimité, qu’une députation d’ouvriers prise dans chacune des branches industrielles, serait invitée à faire partie du cortège, et à assister au banquet. Pourront néanmoins se réunir à elle, pendant la marche du cortège, les ouvriers de chacune des parties d’industrie qu’elles représentent, pourvu que le nombre d’ouvriers de chaque profession n’excède pas 50.
Avant de se réunir pour le service funèbre célébré en l’honneur des morts du 30 juillet, plusieurs de leurs amis ont l’intention de se rendre à leur tombeau le vendredi 29 courant, pour rendre hommage à leur mémoire. Ils se réuniront sur la place Bretagne, à 6h précises du matin. »

 

La population étant déterminée à perpétuer le souvenir de ces journées et à organiser une fête patriotique digne du courage des héros de juillet 1830, un programme fut préalablement soumis à un débat avant d’être accepté par le Maire, le Préfet, les diverses autorités de la Ville, ainsi que les différents corps de la Garde Nationale. On peut lire dans l’article du 1er août 1831, toujours dans L’Ami de la Charte, que la fête commémorative fut un succès, et les quelques lignes suivantes la  résument  à elles seules parfaitement :

« Anniversaire du 30 juillet 1830
L’anniversaire des journées de 30 juillet a été célébré à Nantes avec une pompe et un enthousiasme dont aucune époque n’avait fourni d’exemple. »

Discours de M. Moreau dans les articles du 1er août 1831 du journal Le Breton
Source : Archives Municipales de Nantes, 7 PRESSE 2

 

            Loin de tomber dans l’oubli, les Trois Glorieuses furent suivies à Paris par le vote d’une loi destinée à apporter les aides et secours nécessaires aux divers combattants de la journée du 30 juillet, ainsi qu’aux familles des victimes. Nantes, ville particulièrement touchée par les évènements, fut l’une des villes à bénéficier des avantages de cette loi, comme le précise une déclaration  faite à l’époque : «  Aucune ville ne s’est unie avec plus d’abandon et de courage aux nobles efforts de la capitale pour assurer le triomphe de la Liberté ». Le 13 décembre 1830, la loi sur les différentes indemnités fut votée, stipulant que devaient être payés 500 francs aux familles des morts et aux blessés, 250 francs pour la pension des veuves, et de 300 à 1000 francs de pension pour les estropiés incurables. Il fut également décidé d’offrir des récompenses aux différents manifestants, qui avaient combattu dignement et courageusement pour leur liberté le 30 juillet. Ainsi, une médaille fut décernée aux blessés, tandis que tous ceux qui avaient pris part à l’insurrection reçurent une croix, en hommage à leur dévouement pour la patrie. Le choix établi par la commission d’enquête permit d’attribuer en tout 68 croix et 65 médailles, remises par M. de Saint Aignan. De plus, M .Moreau, le maître d’enquête et délégué du roi, prononça un discours, rapporté dans l’article du 1er août 1831 du journal Le Breton, célébrant le courage dont firent preuve les nantais. Il déclara notamment « Honneur à vous, Nantais ! Si dans la grande époque de juillet, vous vous êtes illustrés par votre courageux patriotisme, […]. Sa Majesté, […], a voulu que les récompenses nationales que vous avez si bien méritées, vous fussent remises lors des fêtes destinées à célébrer la régénération de la France […]. »  Parmi les personnes récompensées, on peut notamment relever la présence du Docteur Guépin, de Michel Rocher, de Bournichon, mais également celle de Victor Mangin, et M. Rateau , tous deux rédacteurs au journal L’Ami de la Charte, qui décidèrent de refuser pour l’un sa croix d’honneur et pour l’autre sa médaille, ne se jugeant pas dignes de les porter, estimant ne pas avoir plus de mérite à figurer sur cette liste que bien d’autres hommes ayant participé comme eux à cet épisode dramatique. Quant à Tessier, l’homme qui avait su contrôler si habilement les manifestants après la fusillade, il eut le privilège de recevoir la croix de la Légion d’Honneur. Cet instant très solennel constitua sans aucun doute l’un des moments forts de la journée anniversaire.

 

Dès 1831, avant même le jour anniversaire, il avait été décidé d’organiser chaque année une fête commémorative, en hommage aux évènements de Juillet 1830. Pour cela, le maire, le préfet et diverses autorités municipales s’étaient réunis, afin d’élaborer le meilleur programme, bien décidés à célébrer dignement tous les combattants. Toutefois, il est étonnant de constater qu’à l’origine il n’avait pas été prévu de visite au cimetière dans les programmes officiels alors que le Maire avait pourtant proclamé par voie d’affiches que « la ville de Nantes (avait) son propre anniversaire à solenniser pour la part prise dans le triomphe des libertés » (source Visions contemporaines, d’Yves Silven Le Pevellec, 1PER138). Beaucoup considéraient sans doute à l’époque que la véritable révolution ne s’était passée qu’à Paris. Mais devant la volonté de plusieurs amis des victimes de se réunir au tombeau le 29 juillet pour célébrer leur mémoire, il fut alors communément décidé d’organiser un vrai cortège pour cette occasion deux jours plus tard. Cette première fête se déroulant cette année-là sur deux jours, le 30 fut inévitablement le jour le plus emblématique pour les français, offrant un programme particulièrement important. Le but étant d’apporter un témoignage d’estime et de reconnaissance à tous ceux qui avaient  participé à ces trois fameuses journées, il fut décidé que les acteurs principaux de cet épisode dramatique, à savoir les différents corps de la Garde Nationale, ainsi que les différentes branches ouvrières et industrielles prendraient part au cortège. Afin que cette fête soit véritablement mémorable, le maire de Nantes M. Soubzmain envoya une députation au roi (source : lettre du 18 juillet 1831, 1M453, Archives Municipales de Nantes), dans l’espoir que celui-ci accepterait l’invitation faite à l’un de ses fils, d’assister à cette fête ; la ville de Nantes se vit malheureusement refuser cette proposition. Après l’instant très solennel de la remise des récompenses, vint le moment du banquet organisé en l’honneur des patriotes morts au combat au cours duquel il fut porté plusieurs toasts, dont celui du président du Tribunal de Commerce, M. P.-J. Maës qui rappela « l’admirable et glorieuse régénération que nous devons au patriotique courage des héros de Juillet. Qu’il rappelle incessamment aux Rois qu’ils ne violent pas impunément leurs serments, qu’il enseigne aux peuples que la mort est mille fois préférable à la servitude. »  La fête dut être un véritable succès, si l’on considère le nombre de tables dressées sur le cours Henri IV, soit quarante-quatre comptant chacune cent dix couverts ! Mais pour ce qui concerne les cérémonies de recueillement en l’honneur des dix morts, ce fut la veille, soit le 29 juillet, comme l’annonça l’article du 30 juillet du journal Le Breton, qu’un service funèbre fut célébré à la cathédrale de Nantes en leur mémoire, messe à laquelle les fonctionnaires publics assistèrent la crêpe au bras ou à l’épée, tout comme la garde nationale, et durant laquelle on entendit toutes les cinq minutes la détonation d’un canon. Ce n’est qu’ensuite que le cortège s’achemina jusqu’au cimetière de la Miséricorde où le maire M. Soubzmain, rendit hommage aux victimes dans un discours prononcé face au monument commémoratif encore en construction à l’époque. Il y déposa solennellement une couronne de lauriers, symbole d’immortalité, de victoire et de vertus militaires, des significations fortes, représentant leur combat et leur sacrifice, valeurs devant être perpétuées dans la mémoire de tous les nantais. Le journal l’Ami de la Charte revint lui aussi sur cet hommage funèbre dans son article du 1er août 1831 : « […] un immense cortège s’est dirigé verse le cimetière de Miséricorde pour rendre hommage à la cendre des Nantais tombés le 30 juillet sous le plomb des sicaires de la légitimité de droit divin ; là, plusieurs discours apologétiques ont été prononcés devant le monument commencé pour perpétuer leur mémoire et qui n’a pu être achevé…. »

 

Hommage funèbre retranscrit dans les articles du 1er août 1831 du journal L’Ami de la Charte
Source : Archives Municipales de Nantes, 45 PRESSE 13


L’année suivante, soit en 1832, la tradition commémorative se poursuivit, et de manière appuyée pourrait-on même penser, comme en témoigne le nombre de monuments commémoratifs érigés aux quatre coins de la ville  pour symboliser la compassion générale. Selon l’article daté du 1er août 1832 de L’Ami de la Charte, la fête, car cette journée en était bien devenue une, ne manqua nullement d’éclat. La population fut bien au rendez-vous, comme l’atteste le nombre de personnes figurant dans le cortège, soit neuf mille, parmi lesquelles se trouvaient également les commissaires de la fête, la garde nationale, diverses autorités municipales, des corps constitués, des fonctionnaires publics, des membres des Société savantes, des décorés de Juillet, des détachements de la garde nationales rurales et de nombreux groupes ouvriers. Comme en 1831, les autoritésmunicipales, accompagnées du reste du cortège, partirent de la prairie des Mauves pour se rendre au cimetière de Miséricorde, devant les cendres des victimes déposées dans leur mausolée toujours inachevé, et face auquel, M. Favre, leur rendit un vibrant hommage dans son discours, après qu’une minute de silence ait été respectée. Comme l’année précédente, Il déposa ensuite une couronne de lauriers, ainsi qu’une couronne de chêne, symbole de pérennité et de courage. C’est au cours de cette même année, que ce journal, l’Ami de la Charte,  présenta dans son article daté du 10 février, le bilan des récompenses et autres secours adressés aux blessés et aux familles des victimes. Enfin, en 1833, la fête patriotique se poursuivit, avec encore plus d’éclat qu’en 1832. Pour la première fois, l’hommage aux victimes put enfin se dérouler devant un monument ayant atteint sa forme définitive. Dans son article du 27 juillet 1833, L’Ami de la Charte déplora cependant que la messe célébrée en hommage au sacrifice des dix victimes fût avancé au 27 juillet ; cette décision venant en fait, non pas des autorités de la ville de Nantes, mais directement du roi, ou plus exactement de son ministère. Le quotidien déplora donc à juste titre que cette commémoration, normalement célébrée en tant que fête du peuple, ne devînt celle du ministère.

 

Aujourd’hui, il est bien triste de constater que cette tradition commémorative n’ait pas perduré plus longtemps. En effet, dès 1834, la célébration changea de teneur, et seul le parti républicain vint rendre hommage aux victimes. Les années qui suivirent furent même marquées par un désintérêt croissant de la population pour cette célébration, y compris par les corporations ouvrières, comme le révèle l’ouvrage de Félix Labaudière, intitulé L’Histoire de Nantes sous le règne de Louis-Philippe 1830-1848. En 1834, la fête fut toujours célébrée, certes, mais avec nettement moins d’éclat que par le passé. Alors que les toutes premières années ayant suivi ce drame, le programme des fêtes faisait la une des journaux ou occupait des pages entières dans les livres dédiés à ce sujet, on constate via cet ouvrage, que les années suivantes, seules quelques lignes mentionnèrent l’évènement. Ce n’est qu’à partir de 1844 que les Républicains décidèrent de réagir, et de redonner la majesté passée à ces fêtes en reprenant en mains les anciennes traditions, telles que l’organisation d’un pèlerinage au mausolée et la préparation d’un banquet ; ils réussissent à faire venir mille deux cents convives. Mais en 1846, on déplora à nouveau le manque de participation des nantais, puisque le cortège ne fut principalement formé que par environ 800 républicains et les élèves du Collège Royal, tandis que le reste de la population semblait avoir boudé une nouvelle fois la commémoration. C’est pourquoi, Victor Mangin tint à prononcer un discours devant le monument, en rappelant le sacrifice que les dix victimes avaient offert à la ville de Nantes, ainsi qu’à la France, permettant au pays de retrouver ses libertés passées si durement gagnées. En 1847, les Républicains semblèrent ne pas avoir perdu leur enthousiasme ni leur envie de commémorer le souvenir de juillet 1830 ; ils assistèrent ainsi cérémonieusement aux discours prononcés par Ange Guépin et Victor Mangin, discours rapportés dans l’article du 31 juillet 1847 du National de l’Ouest : « En face de cette urne funéraire où sont enfermées les cendres des soldats généreux tombés dans le combat, ce n’est pas la pensée de la destruction qui nous assiège, mais celle d’un vie nouvelle, comme si de leur tombe même, la révolution qu’ils ont faite, longtemps ensevelie avec eux, s’apprêtait à en sortir plus jeune, plus radieuse, pus belle […), conservons les convictions démocratiques plus profondément gravées que jamais dans nos âmes, ayons confiance dans l’ère qui se prépare et qui appartient déjà et levons nos mains au ciel en poussant un cri qui enfanta des prodiges et qui peut en enfanter encore, ce cri des patriotes de 89 et des héros de  1830 :Vive la patrie ! Vive la liberté. » Il est regrettable de savoir qu’un an plus tard, le 30 juillet 1848, soit seulement dix-huit ans après qu’eurent lieu ces tristes évènements, personne ne se fût rendu au tombeau, pourtant considéré encore quelques années auparavant comme un haut-lieu, symbole de liberté et de révolution.


En prenant en considération cette indifférence grandissante de la population, si peu d’années après les évènements, on peut se demander ce qu’il en a été, un siècle plus tard. Ainsi, en 1930, la célébration du centenaire des Trois Glorieuses occupa la première page du journal L’Ami de la Charte. Une cérémonie eut lieu, à laquelle différentes personnalités prirent part. On se rendit évidemment au cimetière de Miséricorde, afin de saluer une nouvelle fois la mémoire des victimes ; après avoir déposé une gerbe de fleurs au pied du monument, , M. Farineau y tint le discours suivant : « Au moment où le pays tout entier va célébrer la mémoire des héros de 1830, la ville de Nantes se devait de rendre hommage au sacrifice de ceux qui –il y a cent ans- sont tombés sur le sol pour la défense de la Liberté. […] devant ce monument qui perpétue leur souvenir, nous apportons le témoignage d’affection et de vénération de la Cité entière. »

© Adeline BIGUET / Archives municipales de Nantes - 2010