A l’époque, la presse provinciale ne publie les nouvelles venant de Paris, que plusieurs jours après que les évènements aient eu lieu, cela en raison d’une certaine lenteur des moyens de transport et des dispositifs d’imprimerie. C’est  pourquoi Nantes ne prit connaissance des fameuses ordonnances que le 29 juillet au matin. Parmi les plus grands journaux nantais de l’époque, on retrouve L’Ami de la Charte, fondé en 1819 par l’imprimeur Victor Mangin (1787-1853). Ce quotidien affichait très clairement des idées libérales, en opposition avec la politique de Charles X menée sous la Restauration.Il changea de nom à plusieurs reprises, devenant le National de l’Ouest en 1836, avant de se transformer en Phare de la Loire en 1851. Le Breton et le Journal de Nantes constituaient les deux autres grands journaux de la ville. Tous trois permettent donc aujourd’hui de reconstituer le contexte et les évènements de l’époque. On constate qu’au moment même où Paris se souleva, la ville de Nantes, elle, n’avait pas encore pris connaissance des ordonnances de Charles X. Ce n’est que le 29 au matin, que le peuple fort impatient, et ayant déjà envahi les rues adjacentes aux bureaux de poste, fut enfin mis au courant du  contenu de ces nouvelles lois par l’intermédiaire de la publication des journaux nantais, provoquant alors instantanément un sentiment d’incompréhension et de stupeur dans toute la ville. Dans l’article du 29 juillet 1830 du Journal de Nantes, on peut y lire les propos rapportés du gouvernement tentant de justifier la nouvelle censure de la presse : « Ce serait nier à l’évidence de ne pas voir dans les journaux le principal foyer d’une corruption dont les progrès sont chaque jour plus sensibles, et la première source des calamités qui menacent le royaume ». Mais ce furent surtout les nouvelles directives concernant les modes d’élection qui suscitèrent la révolte du peuple, notamment celles restreignant considérablement le nombre d’électeurs, pourtant déjà particulièrement mince, puisque seuls 580 nantais pouvaient voter sur 80000 ! On peut ainsi lire dans les ordonnances du 25 juillet 1830  que « le cens électoral et le cens d’éligibilité se composeront exclusivement des sommes pour lesquels l’électeur ou l’éligible seront inscrits personnellement en qualité de propriétaire ou d’usufruitier ». La colère ne cessant de croître tout au long de la journée, plusieurs groupes, composés principalement d’ouvriers et de jeunes bourgeois libéraux consternés par les nouvelles lois, se réunirent spontanément le soir à l’heure dite du spectacle, soit vers 18h, devant les portes du Théâtre de la ville, place de la Comédie, afin d’exprimer leur mécontentement ; malgré un violent orage, ils restèrent sur place, déterminés à faire connaître leur indignation, On entendit alors crier  «  A bas Charles X, vive la Liberté, vive la Charte ! ». Vers 21h, lorsque la pièce fut terminée, les spectateurs vinrent grossir les rangs de la foule des émeutiers, et montrèrent à leur tour leur profonde indignation devant cette situation. A ce moment, les autorités, lasses de voir ces rassemblements s’éterniser, demandèrent aux forces armées, déjà présentes sur les lieux, de prendre des mesures, et leur ordonnèrent de débarrasser la place de ces manifestants. Loin d’être intimidés, ces derniers se munirent de pierres et autres projectiles, mais malgré leur résistance, ils ne réussirent pas à décourager les soldats ou les gendarmes présents, et furent même repoussés jusqu’aux gradins du Théâtre. Les forces armées, n’ayant pourtant à l’origine aucune intention hostile envers les émeutiers, se virent dans l’obligation de procéder à l’arrestation d’une quinzaine de personnes, parmi lesquelles on put compter deux serruriers, deux boulangers, un capitaine, deux commis-négociants, un horloger, un tonnelier, deux menuisiers, un poêlier, un tailleur, un scieur de long, un tailleur de pierre, et un terrassier, lesquels furent conduits dans un premier temps à la prison du Bouffay. Cet incident eut pour effet d’aggraver la colère des manifestants, provoquant une bagarre qui blessa plus ou moins grièvement plusieurs gendarmes. Ceux-ci décidèrent alors de quitter les lieux, suivis peu de temps après par les émeutiers eux-mêmes.

 

Le lendemain matin, dès l’aube, impatients et inquiets d’apprendre les évènements qui s’étaient déroulés à Paris les jours précédents, suite aux ordonnances du roi, de nombreux groupes se réunirent rue Bertrand de Molleville (aujourd’hui rue Santeuil) où se trouvaient les bureaux de poste. Parmi ces groupes, on recensa des membres de la haute bourgeoisie qui souhaitaient conserver la Charte de Louis XVIII, des émeutiers qui désiraient voir le renversement des Bourbons et souhaitaient une révolution, tandis que d’autres se déclaraient républicains. Sortant tout juste d’une diligence, un voyageur du nom de Gonnet venant justement de la capitale, ayant selon ses dires et au vu de ses blessures participé aux combats, leur apprit alors qu’une lutte violente s’était engagée à Paris entre les insurgés et les forces armées. Cette nouvelle eut  pour effet immédiat de galvaniser les ardeurs révolutionnaires de la foule qui n’en demandait pas moins. Ses propos furent d’ailleurs aussitôt confirmés par un article d’un journal de Paris, Le Messager, daté du mercredi 28 juillet, et qui fut reproduit et placardé dans toute la ville. Les groupes continuèrent à se former, de plus en plus nombreux ; les libéraux se rendirent Place de la Bourse, tandis que certains ouvriers allèrent se servir dans les armureries, au moment même où  des notables et des  négociants redoutant le désordre, préféraient se réunir chez M. Bournichon, afin de réfléchir à la suite des opérations. Ils décidèrent alors d’envoyer une députation auprès du maire, avec à sa tête Louis-Hyacinthe Lévesque (1774-1840), lequel somma le premier magistrat de la ville de faire libérer les prisonniers de la veille, et de rétablir la garde nationale « dans le but unique de protéger les personnes et les propriétés et non dans celui d’organiser la résistance aux ordres du gouvernement ». Le Maire refusa cette délégation une première fois, puis y répondit positivement la seconde fois avant de se rétracter. Tous les manifestants finirent par se rejoindre rue Penthièvre où ils rencontrèrent alors la députation leur annonçant le refus du maire ; contrariés par cette nouvelle, ils décidèrent de tous se réunir  Place Graslin, où une nouvelle rumeur se fit alors entendre, laissant supposer que deux cents cuirassiers arrivaient pour renforcer les garnisons du Général Despinois. Cette information ne fit qu’augmenter la colère de la foule et plus particulièrement celle des ouvriers, ces derniers considérant le Général Despinois comme principal responsable de l’emprisonnement de leurs compagnons de laveille. Un petit groupe se forma, sous l’impulsion d’un homme, Ange Marie François Guépin (1805-1873), célèbre médecin, connu pour son engagement politique. Qualifié d’ardent républicain, il s’illustrera plus tard dans la vie politique nantaise, en étant tour à tour nommé conseiller général de Loire-Inférieure en 1845, puis Commissaire du département de Loire-Inférieure le 28 février 1848 et du Morbihan le 14 mars 1848, pour finir par démissionner de son poste de préfet de Loire-Inférieure en octobre 1870. Lors de ses funérailles en 1873, il sera accompagné par une foule considérable venue le saluer une dernière fois. En tant que médecin, mais surtout en tant qu’homme politique, il a joué un rôle actif dans l’histoire de la ville de Nantes, particulièrement lors de la Révolution de Juillet, puisque c’est lui en personne qui ordonna de couper une des arches du Pont de Pirmil, afin d’empêcher les hypothétiques troupes armées venant de Fontenay, de gagner la ville. Cet acte exécuté en à peine trente cinq minutes, fut suivi par l’élévation de multiples barricades à divers endroits de Nantes, ainsi que par l’occupation des rues principales et des autres ponts nantais. On décida également de ramener les bateaux sur la rive droite du bras de la Loire, toujours avec l’intention d’empêcher les forces armées d’atteindre la ville. L’insurrection gagna rapidement toute la ville, des groupes tumultueux et armés sillonnant un peu partout les rues ; les différents rassemblements présents sur les Places Royale et Graslin décidèrent de se regrouper pour joindre leurs efforts, et la Place de la Bourse devint alors le quartier général des émeutiers.

 

            Les groupes les plus agités, décidèrent de se rendre à la prison du Bouffay, avec l’idée de délivrer leurs camarades. L’échec de leurs multiples tentatives finit pas les décourager, et leur faire rebrousser chemin. Le Général Despinois profita judicieusement de cette accalmie pour faire transférer les prisonniers au Château, ce qui lui semblait être un lieu plus sûr. Le soir, loin de s’être calmés et après avoir déambulé dans les rues tout l’après-midi, les manifestants armés de mauvais fusils de traite récupérés chez un armurier, tentèrent vainement une nouvelle fois de délivrer les hommes faits prisonniers la veille. L’entreprise se révélant rapidement impossible, cent cinquante insurgés environ se dirigèrent alors Place Louis XVI, devant l’Hôtel-d’Aux, l’édifice où s’étaient retirés le maire et le préfet, ainsi que le Général Despinois. Malgré la formation de rassemblements tumultueux, aucune révolution ne se fit véritablement sentir à ce moment de la journée. Il est d’ailleurs très étonnant de constater que, dans une aussi grande ville que pouvait l’être Nantes à l’époque, et considérant la colère de la population, seule une poignée de nantais ait décidé de manifester son indignation, la plupart ayant décidé de se retirer au cours de la journée, trop fatigués et déçus de ne pas voir les choses avancer. En revanche il faut dire que certains ouvriers, bien déterminés à combattre pour leurs droits et leur liberté, avaient dès l’après-midi échangé des bons contre des armes chez un armurier du nom de Chesnard, situé quai de la Fosse. Toutefois, afin de faire connaître leurs intentions somme toute pacifistes et pour qu’aucun incident ne soit déploré, les manifestants avaient hissé leurs bonnets au sommet de leurs baïonnettes. Ils se retrouvèrent alors sur la Place Louis XVI face à un piquet de gendarmerie à cheval ainsi qu’à un détachement de cent vingt soldats du 10e régiment rangés devant l’Hôtel, avec lesquels ils ne tardèrent pas à sympathiser, les militaires se montrant même compatissants envers la foule mécontente. C’est alors que soudainement, un coup de feu, tiré dont on ne sait ni d’où ni par qui, se fit entendre, suivi d’une seconde détonation, déclenchant aussitôt les tirs des forces armées. Chaque camp s’imaginant être attaqué par l’adversaire, l’affrontement tourna immédiatement à la fusillade générale.  Il est à noter ici le courage dont firent preuve les civils présents Place Louis XVI, qui au lieu de s’enfuir pour sauver leur vie, préférèrent rester se battre pour leur liberté. Comme on peut le penser, le résultat fut dramatique, puisque on totalisa du côté des soldats, six tués et dix-huit blessés dont deux sous-lieutenants, et du côté des civils, quatre tués et quarante-cinq blessés dont six succombèrent quelques jours plus tard à leurs blessures et dont huit resteront malheureusement estropiés toute leur vie. Ce drame eut pour effet d’augmenter la colère du peuple, qui aussitôt décida de s’emparer de la Place de la Bourse, puis de la Place Du Commerce, afin d’occuper la ville entière, et ses différents postes de police. Nantes se retrouva alors aux mains des insurgés, ce qui décida le Général Despinois, effrayé par l’ampleur de la situation, à faire relâcher les prisonniers, et à faire rentrer ses différentes troupes dans les casernes. Malgré la colère des insurgés ayant envahi la ville, il est surprenant de constater qu’aucun autre accident ne fut à déplorer au cours de la nuit, et qu’aucune vengeance ne fut exercée à l’encontre des soldats pourtant désarmés par la foule. Ceci n’est dû en fait qu’à la maîtrise d’un homme, du nom de Tessier, tailleur de pierre, qui prit alors très adroitement la tête des opérations, et sut contrôler les diverses troupes indisciplinées, évitant ainsi tout débordement. Les douaniers, appelés en renfort, allèrent jusqu’à la Place du Commerce, où ils décidèrent de décharger leurs armes en l’air, accomplissant un acte symbolique destiné à montrer leur compassion envers la foule meurtrie. A la fin de la journée du 30 juillet 1830, la ville de Nantes se retrouva dans un triste état, les hommes fatigués et consternés par la tournure des évènements, pleurant alors la perte de leurs compagnons et patriotes, morts pour la défense de leur liberté. Aujourd’hui, on n’a toujours pas résolu le mystère de ce coup de feu. Beaucoup ont cherché à retrouver le responsable, certains allant même jusqu’à accuser M. Briand-Dumarais d’avoir tiré depuis sa fenêtre, comme l’explique le Journal de Nantes dans son article du mardi 10 août 1830 ; or, le concerné  a déclaré que ce jour-là, il se trouvait dans la campagne en dehors de Nantes. Diverses hypothèses ont pu être échafaudées, tentant d’expliquer ce qui s’était passé, certains estimant qu’une personne mal intentionnée située en dehors de la foule, avait très bien pu tirer exprès pour assister à un affrontement entre les deux groupes, d’autres pensant qu’il s’agissait plus simplement d’un malheureux coup de feu, parti involontairement.

 

© Adeline BIGUET / Archives municipales de Nantes - 2010