Victoire et reconstruction
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Retour à la normalité

Si le traité de paix est signé le 11 novembre 1918, cela ne signifie pas pour autant que les conditions de guerre disparaissent dans l’instant. Si les belligérants cessent presque aussitôt les hostilités, il faut attendre 1919 pour voir les premiers soldats démobilisés. Par exemple, à Nantes, le régiment d’artillerie nantais(51ème-251ème) ne rentre que le 28 août 1919.
Partout en France, la victoire est accueillie avec joie et soulagement car elle apparaît, aux yeux de la population, après quatre années d’incertitude, comme complète.
Mais le retour à la « normalité » va s’opérer très lentement et le désir populaire de retrouver la situation d’avant guerre va rapidement se révéler chimérique. S’imaginer que l’Allemagne vaincue et ruinée va pouvoir financer ce « retour » à cette époque, considérée postérieurement comme un age d’or (« les Années Folles »), va vite apparaître illusoire.

Ainsi, à Nantes, le retour à la normalité va être progressif et bien lent, et notamment au niveau économique. Si, dès le 20 décembre1918, la suppression de l’interdiction de l’éclairage des vitrines est levée afin de stimuler l’économie, la plupart des proscriptions et restrictions sont encore maintenues. Par exemple, la carte municipale de charbon, instituée le 29 novembre 1917 circule encore jusqu’en décembre 1920, date à laquelle les approvisionnements en cette matière première sont déclarés suffisants pour répondre aux besoins de tous.
En juin 1919, au Xème Congrès des maires des principales villes de l’Ouest qu’il préside, P.Bellamy demande au Gouvernement des mesures visant à retrouver une vie économique normale que l’état de guerre, par ces restrictions des libertés, a compromis. Ainsi, il s’élève contre la vie chère et prône le rétablissement des libertés commerciales, exception faite du prix du blé. Il demande donc la remise en place du système économique normal partout où il n’est plus nécessaire de conserver les rationnements justifiés en temps de guerre (sucre…) et qui accroissent l’inflation.

Au niveau démographique, on assiste au redémarrage des natalités en 1920. En effet, les hommes rentrés du Front ont pour la plupart repris leur place dans le foyer familial, et les inquiétudes économiques ne freinent pas le rattrapage du déficit en naissances. Dans le même temps, le chiffre de la mortalité revient presque à son niveau d’avant guerre :

moyenne 1909-1913 1914-1918 1920
Natalité 2831 2360 3994
Mortalité 3396 4210 3608

Ainsi, pour la première fois depuis 12 ans, on note un excédent des naissances sur les décès en 1920 (386 unités). Cependant, le phénomène est de courte durée et l’on note, dès 1921, que les décès reprennent le pas sur les naissances.

On aspire à cette époque au retour à une vie presque normale. Presque puisqu’il s’agit aussi de s’occuper et d’intégrer les soldats victimes de guerre, qu’ils soient mutilés ou aliénés. Ainsi, Paul Bellamy insiste, lors du Xème Congrès des maires de l’Ouest, sur le devoir du Gouvernement de prendre en charge, dès leur démobilisation, les militaires que leur devoir patriotique a rendu déséquilibré. De plus, sont inaugurés le 30 juillet 1920 des écoles de rééducation des mutilés, l’une au 16 rue de Bel-Air et l’autre près de Château-Thébaut.

Enfin, on assiste progressivement au redémarrage des activités culturelles. Le Carnaval est par exemple rétabli en 1920 mais avec des mesures de sécurité supplémentaires et la pudeur qu’exige le respect du deuil de nombreuses familles…
En effet, le souvenir de la guerre est et restera imprimé dans tous les esprits. Il animera, de plus, la ville lors de grandes cérémonies et processions annuelles, afin de garder intacte la mémoire du sacrifice de tant de soldats.

BM de 1912 à 1923


Hommages aux poilus

La France et l’Allemagne signent l’armistice le 11 novembre 1918 : le premier conflit mondial s’achève. La capitulation allemande s’explique par la lassitude des troupes, un ravitaillement difficile entraîné par le blocus maritime et l’arrivée massive des soldats américains. Le bilan humain est terrible pour tous les belligérants. On compte 9 millions de morts, soldats pour la plupart, dont :
- 2 millions d’Allemands.
- 1,8 millions de Russes.
- 1,5 millions de Français.
- 750 000 Britanniques.
- 650 000 Italiens.
Comme on l’a vu, la Loire-Inférieure compte 25 600 morts dont 4 à 7000 Nantais. Toutes les communes, toutes les familles sont atteintes par le deuil. Sans compter les 6 millions de blessés dont la plupart ne pourront reprendre un travail (invalides, aveugles, amputés, etc…). En France, 20% des jeunes hommes de 19 à 27 ans sont décédés.
Cette disparition massive et violente de vies humaines, jeunes pour une large part, suscite un émoi sans précédent. Cependant, la joie de retrouver les survivants de la guerre ajoutée à la victoire provoque des soulagements qui se traduisent par des manifestations spontanées ou organisées d’allégresse. On fête les vivants et on pleure les morts.


Les survivants de la Der des Ders.

Une fois la paix officiellement établie, les soldats ne sont pas démobilisés immédiatement et par conséquent ne peuvent retourner à leur vie normale. Le retour des régiments s’effectue de façon progressive et ponctuelle. Certains régiments reviennent chez eux petit à petit. C’est le cas du 65° Régiment d’Infanterie dont les bataillons n’arrivent pas à Nantes ensembles mais de façon étalée dans le temps. Lorsque les régiments arrivent avec tous leurs bataillons, un accueil chaleureux les attend même si au début l’organisation n’est pas au rendez-vous.
A Nantes, ces cérémonies de plus en plus élaborées se font surtout pendant la première moitié de l’année 1919 :

- 31 janvier : arrivée du 81° Régiment Territorial.
- 19 février : arrivée du 411° Régiment d’Infanterie.
- 27 février : arrivée du 265° Régiment d’Infanterie.
- 24 avril : arrivée du 116° Régiment d’Infanterie.
- 17 juillet : le 65° RI accueille les 81°, 411°et 265° régiments revenant de la fête de la Victoire du 14 juillet à Paris.
- 28 août : défilé des 51° et 251° Régiments d’Artillerie avec les canons de 75 et 155 mm.
Ces fêtes se déroulent dans la liesse des habitants même si certaines voix critiques se font entendre. Le journal Le Phare se plaint dans un de ses numéros du manque de public lors de l’accueil du 411° selon lui dû à l’annonce tardive de l’arrivée du régiment nantais, le jour même. Une autre voix, celle du directeur du journal La Jambe de Bois, s’élève contre le principe même du défilé des soldats. En effet il envoie le 25 janvier 1919 une lettre à Paul Bellamy dans laquelle il expose son désaccord total envers l’organisation d’un défilé des combattants de la Grande Guerre. Cela n’empêchera pas la cérémonie et le défilé d’avoir lieu le 31 janvier 1919 en l’honneur du 81° territorial.
Glorifier les vainqueurs apparaît indispensable à la Municipalité nantaise et acquérir des trophées de guerre contribue à cette glorification. Nantes envoie des demandes au service de liquidation des stocks, service qui gère les trophées au niveau national et dépend du ministère de la guerre. La Mairie doit prendre en charge les frais de transport mais l’objet est gratuit. Des objets divers et variés ayant appartenus aux Allemands sont ainsi acheminés à Nantes au château des Ducs (canons, obus, baïonnettes,…).
Les citations permettent elles aussi, de façon individuelle ou collective, d’honorer les poilus rescapés des tranchées. Les citations récompensent le comportement héroïque d’un soldat ou d’une unité de l’armée sur le front. La plus haute de ces distinctions est la citation à l’ordre de l’armée suivie de la citation à l’ordre du corps d’armée puis celle à l’ordre de la division, etc…
Ces décorations concernent aussi bien les héros ayant survécu au carnage que les soldats « tués à l’ennemi » et cela permet ainsi de commémorer ces « morts pour la patrie ».

- BM
- Délibérations
- H4 C20 D4 : trophées de guerre.
D5 : citations, hommages, défilés.
D12 : sociétés d’anciens combattants.
C24 D1 : dossier de tous les diplômes n’ayant pu être remis ;
D2 : registre de soldats cités.
C25 : plusieurs dossiers de citations.
C26 : citations.
C27 D1 à D3 : décès, blessés, correspondances sur militaires au Maroc.



Les « morts pour la France ».

Comme on l’a vu en introduction, les pertes humaines sont colossales. Les autorités, nationales ou locales, ainsi que la population veulent rendre hommage aux victimes de la guerre. Dès le 17 avril 1916, une loi instaure un diplôme d’honneur ou d’Etat à remettre aux familles dont un membre est décédé lors du conflit. Le 19 octobre 1919, une cérémonie de remise de ces diplômes est organisée au marché couvert du Champ de Mars. Un diplôme de l’Union des Grandes Associations existe ainsi qu’un diplôme de ville. Ce dernier n’est cependant destiné qu’aux familles des soldats tués et cités.
La Mairie veut aussi mettre en avant les sacrifices humains consentis par la population et voilà pourquoi en octobre 1922 deux tableaux créés pour afficher les noms des soldats cités apparaissent trop petits (seul 200 noms ont pu être affichés). On décide donc d’afficher les 7000 noms de soldats nantais tués, esquisse du futur monument aux morts.
L’érection de ce monument ne fût pas sans embûches et il fallut attendre plusieurs années avant son édification. En effet, le 14 novembre 1918 la mairie décide d’ériger un monument aux morts et l’ouvrage n’est inauguré que le 17 juillet 1927. L’histoire débute donc en novembre 1918 et le service d’architecture, avec à sa tête Mr Robida, est chargé de mettre au point des suggestions. Celles ci sont prêtes en mars 1919. En accord avec les associations de vétérans, la mairie projette un monument simple, austère et dénué de décorations artistiques ou de sculptures. En décembre 1919, les nouveaux conseillers élus nomment une commission qui propose d’autres idées. La nature même du monument ne pose pas problème, c’est le choix du lieu de sa construction qui va provoquer des tensions.
Pendant un an le choix se porte sur le Champ de Mars mais le projet est jugé trop coûteux et empêcherait le déroulement d’autres festivités. Puis tour à tour on se tourne vers le Port-Communeau, l’île Gloriette, l’île Feydeau, on revient au Champ de Mars puis les faveurs des vétérans et de la Mairie s’orientent vers le square Saint-André. Le parc est choisi le 18 octobre 1923. Les dessins (7) du projet sont exposés au public de décembre 1924 à janvier 1924. La question traîne car d’autres travaux sont prévus sous le square Saint-André qui est abandonné le 7 janvier 1925.
Mr Pinard, rapporteur de la commission, propose le château des Ducs qui est retenu ainsi que le cours Saint-Pierre. Ce dernier fini par avoir les préférences du conseil municipal mais les associations de vétérans s’y opposent formellement et l’exprime avec virulence. En effet cela implique le déplacement du monument édifié en 1896 pour les morts de 1870, considéré comme « sacré » et « inviolable ». Les journaux et la population se plaignent du retard par rapport aux autres communes et la mairie choisie définitivement le cours Saint-Pierre le 23 février 1925. Un an plus tard, les travaux commencent. Le 9 mai 1927, la gravure des noms étant presque achevée, Paul Bellamy propose l’ajout d’une statue de la Victoire qui serait l’agrandissement de l’œuvre du sculpteur Guillaume. Le conseil municipal vote pour, en accord avec l’artiste et Robida l’architecte. Le projet incluant la statue est présentée à une assemblée constituée des représentants des sociétés d’anciens combattants, des sociétés d’aide aux blessés et la presse est convoquée. Aucune objection n’est opposée et aucun journal n’émet de critique. Pourtant quelques jours après l’inauguration le 17 juillet, une polémique lancée par la presse de droite comme Le Phare enfle au sujet de la nudité de la Délivrance. Ce n’est un hasard car l’approche des élections d’avril 1928 fait de l’Union Sacrée un lointain souvenir. La polémique atteint son apogée le 11 novembre 1927 : la statue est mise à terre par un groupe d’individus qui lui donnent des coups de hache. L’attentat est revendiqué par le chef local des Jeunesses Patriotes aidé de quelques jeunes du mouvement. Ils seront jugés et condamnés le 24 février 1928 par le tribunal correctionnel de Nantes.

- BM.
- Délibérations.
- H4 C14 D3 : dossier sur les plaques pour cercueils (1920-1924).
D6 : disparus, blessés, morts.
D8 : disparus, blessés, morts.
C17b D8 : diplômes aux morts, transfert des corps (sept 1920).
C19 : listes de morts.
C20 D5 : citations, hommages, défilés.
C24 : diplômes n’ayant pu être remis, registre de citations.
C25 : citations.
C27 D4 et D5 : dossiers monument aux morts.
D6 : orphelins de guerre, statistiques sur les morts, blessés, disparus.
C28 : inscriptions livre d’or, demandes d’inscription,…
- M1 591 (1925) : divers documents sur le monument aux morts.
592 (1925) : plans du monument cours Saint-Pierre.
593 (1918-1926) : demandes de subventions.
594 (1925) : interventions des sociétés de vétérans de 1870.
595 (1919-1922) : lettres diverses.
596 (1922-1925) : prospectus sur les monuments, marbreries, tarifs.
597 (1921-1926) : correspondances diverses.
598 (1926) : plans du monument cours Saint-André.
599 (1926) : plaques commémoratives.
600 (1926-1927) : exécution du monument.
601 (1923-1926) : articles de presse.
602 (1927-1928) : courriers divers.
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