Lecture du vitrail de la "barque de l'Église"
(transept Saint-Joseph)

Article rédigé par Gildas Salaün
de la Société Académique de Nantes et de Loire-Atlantique

 

Au IIe siècle de notre Ère, Tertullien est le premier à comparer l’Église à une barque : « cette barque préfigurait l’Église qui, sur la mer du monde, est secouée par les vagues des persécutions et des tentations » (De baptismo, 12, 7). L’image est ensuite maintes fois reprise dans l’iconographie chrétienne, mais la composition réalisée ici par Claudius Lavergne apparaît atypique, ou plutôt anachronique.

En réalité, pour comprendre le message laissé par Claudius Lavergne, il est indispensable de dater le motif. Pour cela, l’élément majeur est la présence dans la barque à droite d’un zouave pontifical reconnaissable à son uniforme caractéristique de couleur gris-bleu avec une courte veste à soutaches rouges au col dégagé, un grand pantalon bouffant retenu par une large ceinture rouge et un petit képi à visière carrée. Le régiment des zouaves pontificaux ayant été licencié le 21 septembre 1870, l’événement qui a inspiré Lavergne est nécessairement antérieur à cette date. Au centre, la présence de Pie IX, pape de 1846 à 1878, confirme que la scène représentée sur ce vitrail est antérieure à son installation par Lavergne fils en 1888.

Dès lors, un seul événement, ô combien marquant, peut avoir inspiré l’artiste : la prise de Rome par les troupes royales italiennes et la disparition des États pontificaux le 20 septembre 1870.

Tout s’éclaire alors. En bas à gauche, le personnage à l’oreille duquel susurre Satan, reconnaissable à ses cormes, et qui lui indique la barque de l’Église, n’est autre que le roi d’Italie Victor-Emmanuel II (1861-1878). Deux détails permettent de le reconnaitre sans l’ombre d’un doute : ses grandes moustaches, si à la mode pour ce contemporain de Napoléon III (1852-1870), et surtout la forme caractéristique de sa couronne, reproduisant la couronne de fer des rois d’Italie.

Sur le vitrail, Victor-Emmanuel II apparait brandissant une épée. Par ce détail, Lavergne rappelle l’attaque de la ville de Rome, que la barque symbolise ici, par l’armée royale italienne. La partie inférieure du corps du roi se termine par une queue de poisson, attribut caractéristique du dieu marin Triton, fils de Poséidon et d’Amphitrite.

Lavergne s’est également inspiré de la mythologie gréco-romaine pour figurer le personnage vêtu de rouge à droite : la République française, reconnaissable à son bonnet phrygien, dont les cheveux sont des serpents, telle la gorgone Méduse.

Pourquoi une représentation si peu flatteuse de la République française ? A l’évidence, Lavergne, ou le commanditaire de ce vitrail, ne pardonne pas à la République d’avoir « abandonné » le Saint-Siège. En effet, alors que l’empereur Napoléon III s’était toujours opposé aux prétentions italiennes sur Rome en assurant la défense du pape, le gouvernement républicain fait savoir, dès le 10 septembre 1870, qu’il « ne peut approuver ni reconnaître le pouvoir temporel du Saint-Siège ». Ainsi, moins d’une semaine après l’abdication de l’empereur, la France républicaine lâche le Saint-Siège. Rome n’est plus alors défendue que par 15.000 hommes, notamment des zouaves pontificaux, face à une armée royale italienne lourdement équipée et forte de plus de 50.000 soldats.

Le 20 septembre 1870, l’armée italienne entre dans Rome tandis que la troupe pontificale n’offre qu’une résistance symbolique. Le pape Pie IX se retire au Vatican et s’y déclare prisonnier. Le lendemain, à l’annonce de la chute de Rome, Adolphe Crémieux, ministre du Gouvernement français de la Défense nationale, « se félicite de la nouvelle ».

Toutefois, le reste de la composition annonce publiquement que, malgré les attaques de monstres mythologiques surgis des religions archaïques et inspirés par Satan, le pape continue à mener la barque de l’Église. De sa main droite, il actionne le gouvernail, montrant ainsi le chemin, et pose sa main gauche sur un sanctuaire, montrant qu’il veille sur l’Église. Un clerc, tenant la férule papale, se tient avec confiance à la proue, tandis qu’à l’arrière Saint Joseph, patron de l’Église universelle, et l’Enfant Jésus, veillent sur la barque. L’ancre, bien visible à l’avant, symbolise depuis l’origine de la chrétienté l’espérance, mais aussi la fermeté de la foi.

Par ailleurs, un phylactère enroulé autour du mât, porte la locution latine : non praevalebunt. On ne peut pas la comprendre sans la replacer dans son texte d’origine, les versets 18 et 19 du chapitre XVI de Matthieu : « Tu es Petrus, et super hanc petram aedificabo Ecclesiam meam, et portae inferi non praevalebunt adversus eam ». En français : « tu es Pierre, et sur cette pierre je bâtirai mon Église, et les portes de l’enfer ne tiendront pas contre elle ».

Enfin la légende latine, « beati mortui qui in domino moriuntur », inscrite sur la frise placée en bordure supérieure du vitrail, souligne encore le contexte troublé de la scène car elle est extraite de l’Apocalypse. Elle se traduit par « Heureux ceux qui meurent dans le Seigneur » (Apocalypse XIV, 13).

Par cette habile composition, alliant iconographie chrétienne et mythologie gréco-romaine, Claudius Lavergne dénonce tout d’abord la prise de Rome par l’armée royale italienne et l’abandon du Saint-Siège par la République française, puis clame que le pape continue à mener la barque de l’Église qui, sous la protection de Saint Joseph et de l’Enfant Jésus, avance avec confiance et espérance sur un océan d’antiques croyances peuplé de monstres infernaux.


Archives de Nantes - 2014