Un saint évêque de Nantes, Similien, sur un vitrail exposé dans un musée américain !

Article rédigé par Yves-Marie Rozé

 

Visitant le musée des Beaux-Arts (1) de Kansas-City, des Nantais ont eu la surprise de découvrir, dans une salle en forme de cloître dédiée à l’art médiéval (2), un vitrail représentant saint Similien. Des contacts ultérieurs avec le musée ont permis d’obtenir la photo complète du vitrail, ses dimensions (1,98 m x 49,3 cm), l’origine de son acquisition (3) et la notice du musée (4) sur saint-Similien.

Qui est saint Similien ?


D’après la tradition (5), saint-Similien fut le troisième évêque de Nantes. Patron de l’église Saint-Similien de Nantes (au nord du centre-ville, à quelques pas du marché Talensac), sa vie n’a pas été relatée par ses contemporains et il n’a laissé aucun écrit. On ne connaît donc pas les faits marquants de sa vie, et les dates le concernant sont incertaines.

La plus ancienne mention de Similien figure sur un parchemin de la fin du VIe siècle, rédigé par saint Grégoire, évêque de Tours (6). Il parle de « la basilique du grand confesseur (7), l’évêque Similien ». En s'appuyant sur cet écrit, saint Similien aurait été évêque de Nantes au début du IVe siècle.

Nous avons aussi le témoignage des pierres : en 1894, lors de la construction de l’église actuelle, on a mis à jour les fondations de l'ancienne basilique mérovingienne. Les 150 sarcophages anciens découverts dans cette enceinte sont la preuve de la popularité et du rayonnement de saint Similien.

 

Vitrail médiéval ?


La période mentionnée par le musée, le XVe siècle, est plausible pour plusieurs raisons :
Le nom de l’évêque est écrit en lettres gothiques (8).
Les couleurs du vitrail sont caractéristiques de cette époque : blanc, bleu, jaune, rouge, pourpre, ocre et vert (sur l’étole).
Il en est de même pour les tons des peintures utilisées sur les verres (différents de ceux du XIIe siècle) : jaune sur le verre blanc (mitre, chaussures, montants, fronton et soubassement), rose pâle pour le sol, grisaille pour les drapés et le nom de l’évêque.
Le style du dessin : attitude, visage et mains du personnage, vêtements liturgiques, décor.
La forme du haut du vitrail indique qu’il s’inscrit dans une fenêtre de style flamboyant (comme le montre l’esquisse ci–dessous).

Deux réparations dans le bas du vitrail, sous le « n » de Similien et au dessus du deuxième « i », ont été faites grâce à la récupération de pièces de verre d’un vitrail de même facture. Ainsi, ce vitrail a une histoire.

 

Quelle serait sa provenance ?


Comme il est mentionné dans la notice du musée, ce vitrail provient très certainement du diocèse de Nantes car il n’existe pas d’autre saint Similien (9) et aucune autre église ne lui est dédiée.

Proviendrait-il d’une église ou chapelle du diocèse autre que celle de Saint-Similien ? La plupart des églises de Nantes existant au XVe siècle ont, soit disparu à la Révolution au moment de la Terreur, soit été démolies pour en reconstruire de plus grandes (telles Saint-Nicolas, dont les fenêtres n’avaient pas le style flamboyant, et Saint-Clément construite en 1227 et agrandie au XVIIe siècle). Du XVe siècle, ne subsistent que la façade, les clochers et une partie du côté sud de la Cathédrale, ainsi que la chapelle de l’Immaculée, mais la forme de leurs fenêtres ne correspond pas à ce vitrail. Il est hautement improbable qu’il provienne d’une église située hors de Nantes.

Par contre, plusieurs indices font penser qu’il pourrait provenir d’une église antérieure à l’église Saint-Similien actuelle, construite fin XIXe. En effet au XVe siècle, furent ajoutés à la nef mérovingienne (restaurée après le passage des Vikings au XIe siècle) deux côtés pour former une croix latine, ainsi que l’adjonction d’un clocher. En consultant le dossier de reconstruction de l'église en 1824 (dans un style néogrec), le devis (10) traitant de la démolition de la partie nord du XVe siècle précise : « déduire (du mur à démolir) les vides de deux vitraux ensemble : 5 m sur 3,50 m » ce qui correspond à deux ouvertures de 3,50 m de haut et 2,5 m de large, dimensions reprises dans l’esquisse ci-contre d’une fenêtre gothique du XVe siècle, forme confirmée par un dessin de l’église, réalisé par Louis Petit (11).

Enfin sur le devis (10) de fin de chantier, l’estimation des matériaux à vendre provenant de cette démolition mentionne : « 6 barres de fer placées aux vitraux éliminés  ….. 30 livres», soit 3 barres par fenêtre, ce qui correspond aux 3 barlotières (12) du vitrail. Il n’est fait aucune mention des vitraux, preuve qu'à l'époque, avant la préservation du patrimoine national (13), ils n’intéressaient pas et donc n’avaient pas de valeur marchande. 

 

Quel cheminement a effectué ce vitrail pour être aujourd’hui exposé au centre des Etats-Unis ?



Par écrit, nous avons questionné la responsable de la section médiévale du musée de Kansas-City, et voici sa réponse (en français) : « Je peux vous dire qu'il a été acheté à la Galerie Brummer, et a été, à un moment donné, dans la collection de William Randolph Hearst.»

William Randolph Hearst (14) (1863 – 1951), le plus grand magnat de la presse américaine au début du XXe siècle, immensément riche, fut un collectionneur précoce (dès l'âge de 10 ans) et infatigable d’antiquités. Le vitrail de saint Similien se trouvait parmi les milliers de pièces de collection installées dans son immense château. La grande dépression économique des années 19329 commence à affaiblir sa position, et dans les années 1940, ayant perdu le contrôle personnel sur son empire financier de presse, il revendit la plus grande partie de ses antiquités, dont le vitrail de saint Similien (15). Celui-ci fut acheté par le galeriste Joseph Brummer, qui après avoir fermé sa galerie parisienne au début de la guerre en 1914, émigre à New York en 1914, pour être fermé en 1949, après sa mort.

 

Un « trou de mémoire » de trois quarts de siècle


Où a été stocké le fameux vitrail, en 1824, lors de la destruction de l'église gothique Saint-Similien de Nantes ? à proximité de l’église ? chez un entrepreneur ? chez l’architecte en charge de la restauration de l’église ? Par quelles mains est-il passé avant d'atterrir dans la collection de WR Hearst ? Quand et par qui a-t-il été réparé ? On ne le saura probablement jamais...

 

Conclusion


Ce magnifique vitrail médiéval représentant saint Similien fut très probablement installé dans l'église Saint-Similien de Nantes au XVe siècle, lors de l’agrandissement de l’église gothique. En 1824, l’église fut restaurée en style néogrec. Le vitrail fut alors déposé et nul ne sait ce qu'il est devenu jusqu'à son acquisition, 70 ans plus tard, par un très riche collectionneur, William Randolph Hearst, magnat de la presse américaine. Aujourd'hui, ce patrimoine nantais est toujours sur le sol américain, mis en valeur dans le cadre du musée des Beaux-Arts de Kansas City.

 

 


Notes :
(1) Nelson-Atkins Museum of Art de Kansas-City (Etat du Missouri) ouvert en 1933.

(2) Médiéval est l’adjectif qui se rapporte à la période du Moyen Âge, entre les années 500 et 1500 (environ). Les Américains sont passionnés d’art antique et médiéval, et proposent même des formations où chaque participant fabrique son propre vitrail médiéval !

(3) Karin Jones, responsable de la section médiévale du musée, m’a écrit en français : « Je peux vous dire qu'il a été acheté à la Galerie Brummer, et a été, à un moment donné, dans la collection de William Randolph Hearst. (La Galerie Brummer a ouvert en 1906, à Paris et en 1914, à New York et fermé en 1949, après la mort de Joseph Brummer). »

(4) Traduction de la notice (16) du musée: ”. Saint Similien, évêque de Nantes, 15ème siècle, vitrail peint, dimensions 198,4 cm x 49,5 cm, acheté par William Rockhill Nelson Trust (NB : un des fondateurs du musée), origine géographique : Bretagne.
Le personnage debout sur ce vitrail est identifié par l’inscription du bas : saint Similien, évêque de Nantes. Le vitrail vient probablement de Nantes, au nord-ouest de la France, qui était une localité de grande importance au Moyen-Âge, comme capitale du grand et puissant duché de Bretagne. Il existe encore aujourd’hui une église Saint-Similien à Nantes”.

(5) Saint Similien est mentionné dans un martyrologe ancien de 592. Un martyrologe est un livre liturgique qui donne de brèves notices sur les saints à fêter. Ici il s’agit du premier martyrologe en latin dit hiéronymien (car faussement attribué à saint Jérôme) à partir de documents du IVe siècle attribués à Eusèbe de Cesaré pour l’église d’Orient, auxquels ont été ajoutées des listes d’Occident. Au IXe siècle, ce document a été complété pour les saints de Gaule et d’Armorique par Adon à Vienne en 858 et par Usuard moine parisien. Le martyrologe romain a été établi pour la première fois en 1582 et remis souvent à jour.

(6) Dans le livre « A la gloire des martyrs » (De Gloria Martyrum), le chapitre 60 (sur un total de 107) est consacré au martyre des Enfants Nantais. Grégoire de Tours était contemporain de saint Félix, il rapporte une curieuse anecdote relative à l’histoire chrétienne de Nantes dont voici le résumé : Au temps de Clovis (vers 500), des barbares assiégent Nantes depuis deux mois quand, à minuit, deux processions d’hommes habillés de blanc, sortent l’une de la basilique des martyrs Donatien et Rogatien et l’autre de la basilique du grand confesseur, l’évêque Similien ». Ces 2 colonnes se rejoignent, se saluent et prient ensemble, puis s’en retournent chacune dans leur église. L’effet fut immédiat sur les barbares qui prirent la fuite et levèrent le siège. Le chef des barbares Chillion fut touché intérieurement et se fit baptiser.

(7) Au sens d’un saint qui n’est ni apôtre ni martyr (cf. dictionnaire Larousse)

(8) L’écriture gothique est une graphie de l'alphabet latin apparue à la fin du Moyen Âge. Celle utilisée en bas du vitrail est de type dit « Textura » de forme élancée qui date du XIIe siècle et a été utilisée jusqu’au XVIe (ce fut aussi celle utilisée au début de l’imprimerie).
(9) Il n’y a pas de doute, c’est l’évêque de Nantes. Le martyrologe romain, qui mentionne tous les saints reconnus, ne connaît qu’un seul saint Similien, notre évêque du IVe siècle (cf. : site des évêques de France : http://nominis.cef.fr).
(10) Archives Historiques du Diocèse de Nantes (AHDN) : sous-série P-Saint-Similien dossier E61
(11) Dessin à la plume de Louis Petit : vue de la façade de l’église depuis la rue Sarrazin (référence 902.1.117 du Conseil Général de Loire-Atlantique.© Musée Dobrée)-Grand Patrimoine de Loire-Atlantique.
(12) Larges barres de fer passant dans toutes les colonnes en pierre (meneaux) de la fenêtre pour tenir les vitraux et assurer la tenue des meneaux.
(13) Création de l’Inspection des Monuments Historiques en 1830, soit 6 ans après la démolition de l’aile nord de l’église.
(14) Sur WR Hearst : voir http://fr.wikipedia.org/wiki/Hearst Castle , dont voici quelques éléments : il possédait à son apogée 28 journaux importants et 18 magazines, ainsi que des services de presse, stations radio et compagnie de cinéma. En plus de ses activités politiques, il fut un collectionneur infatigable d’antiquités, allant jusqu’à acquérir deux monastères cistertiens espagnols du XIe siècle, cargaison transportée par 11 bateaux jusqu'à ses propriétés. Il fit construire un monumental château de 167 pièces, avec un jardin de 50 hectares et un zoo privé, sur un terrain de 970 km² surplombant l’océan Pacifique entre Los Angelès et San Francisco, à San Siméon. Ses collections représentaient le quart des pièces de tous les musées de la planète.
(15) Une des deux listes de vitraux d’origine française de l’inventaire des archives de WR Hearst : Stained Glass St. Similien XV Century, avec la mention « sold » (= « vendu », probablement avec 20 000 autres pièces rien que dans l’année1941). http://www.liucedarswampcollection.org/betahearst/hearst_indexes.php?albumid=101
(16) Original de la notice : “Saint Similien, Bishop of Nantes, 15th century, Stained and painted glass, Overall : 78 1/8 x 19 1/2 in.
Purchase : William Rockhill Nelson Trust. Geographic Origin : Brittany
The standing male figure in this stained-glass window is identified by the inscription below as Saint Similien, Bishop of Nantes. This window most likely came from Nantes in northwestern France, which was a place of considerable influence in the Middle Ages as the capital of the large and powerful Duchy of Brittany. There still exists today the Church of Saint-Similien in Nantes”.


Archives de Nantes - 2015