Le passage Louis-Lévesque

Article rédigé par Antoine Beaupère

 

Le quartier avant la création des passages


Jusqu’au XIXème siècle, l’actuel quartier Monselet / Miséricorde était entièrement rural, et constitué de tenues maraichères sillonnées de chemins d’accès et d’allées de servitudes, qui elles-mêmes ont remplacé les espaces boisés et les prés rattachés aux grand domaines d’alors : les Dervallières, Carcouet, Château-Gaillard (actuelle avenue Camus). La bonne exposition sud ouest du coteau et l’humus accumulé par les anciennes forêts rendent ces terres très fertiles et leurs productions se vendent bien en ville toute proche. Cette ville qui était considérée au XVIIème siècle comme une des plus polluées de France, a du faire face à de nombreuses et graves épidémies notamment de choléra. C’est pourquoi dès le XVIIIème siècle les médecins hygiénistes encourageaient les familles aisées à séjourner voire à habiter à la campagne. C’est le début de l’urbanisation de cette périphérie urbaine, d’abord avec la construction isolée de grandes maisons puis par l’ouverture de nouvelles rues et de passages (qui sont l’équivalent de nos « lotissements actuels »). En 1837, le sieur Camus propriétaire d’une tenue exploitée sur le domaine du « Château-Gaillard » crée une avenue du même nom et vend 38 parcelles. Vers 1800 le sieur Chailloux créé un parc d’attraction qui a fonctionné pendant une trentaine d’année. A sa fermeture vers 1830, les terrains furent lotis par ses successeurs pour devenir les « Folies Chailloux » : les principales allées du parc devinrent les deux avenues des Folies Chailloux.

 

La création du passage en 1840


C’est dans cette mouvance que Frédérick de Conninck eu l’idée d’acquérir les terrains de « la tenue de la Magouérie », qui était alors planté d’arbres, contenait des pépinières, de nombreux puits, des réserves d’eau et quelques moulins (cette zone est un point haut de la ville). Il acquit cet ensemble le 21 novembre 1837 par adjudication. Entre 1838 et 1840 il ouvre la tenue sur la rue Menou et trace une voie sur toute sa longueur d’une largeur de 8 mètres. Il donne à cette nouvelle voie le nom de Louis Lévesque, maire de Nantes qui vient de mourir en février 1840 (voir ci-dessous). Frédéric de Conninck propose alors à la ville de Nantes la cession gratuite de la nouvelle voie afin qu’elle devienne publique : ce que la municipalité refus au motif que la largeur de la voirie ne correspond pas aux normes de l’époque. C’est ainsi que le passage est resté privé et que chaque propriétaire est « propriétaire de la moitié de la rue sur la largeur de (son) terrain respectif ». Un règlement établi par M. de Conninck s’applique encore aujourd’hui aux différents propriétaires qui se sont succédé.

De part et d’autre de la nouvelle voie sont créés des lots qui ont été acquis par neufs premiers propriétaires, Frédéric de Conninck se réservant un terrain pour lui-même. Une organisation de co-propriété est mise en place et le 22 mai 1841, les neuf propriétaires, réunis en assemblée générale, approuvent un règlement commun et élisent leur premier Commissaire : Mlle Demolon, et un Commissaire adjoint : M. Hyppolyte Durand Gasselin. Il fut aussi décidé de construire deux loges de concierges l’une sur la rue Félibien, l’autre rue Menou,et de fermer ces accès par des grilles. Ces loges ont été détruites l’une en 1969 lors de la construction des deux immeubles donnant sur la place Edouard Normand, et l’autre en 1970 afin de permettre le passage des camions bennes du service de la ville.

 

Frédérick de Conninck, le créateur du passage

Le créateur du passage Louis Lévesque est Frédérick Samuel Edmond de Conninck, né le 25 décembre 1805 à Copenhague dans une famille de négociants protestants. Sa famille s’était établie à Rouen au XVIIIème siècle mais lors de la révocation de l’Edit de Nantes, elle avait du émigrer. Cependant en 1819, Charles de Conninck père envoie son fils Frédérick étudier le français à Nantes : il travaille d’abord dans une Huilerie avant d’entrer comme commis chez l’armateur Thomas Dobrée (1824). A la mort de celui-ci en 1828, Frédérick de Conninck dirige l’entreprise et s’associe avec la veuve Dobrée en 1832, pour créer la société « Thomas Dobrée et de Conninck » pour l’armement et la pèche à la baleine.Cependant Thomas Dobrée fils (1810-1895) ne souhaitant pas poursuivre l’activité de son père, mis la société en liquidation.

C’est pourquoi en 1838 Frédérick de Conninck s’établit au Havre et y fonda la société «Frédérick de Conninck et Cie » pour l’armement, la commission et l’exportation. En 1844 la société construit et gère un dock flottant. Protestant engagé, il siège aux Conseils de l’Eglise Réformée, fonde un hopital protestant, crée une bibliothèque populaire etc. Il est conseiller municipal de 1853 à 1875, membre de la chambre de Commerce du Havre entre 1841 et 1856, et administrateur de la Banque de France au Havre. Il gardait des relations avec la région nantaise où il vécut de 1819 à 1838, et où il avait de nombreux contacts et relations d’affaires. En particulier il suit avec intérêt l’œuvre de modernisation de la ville de Nantes poursuivie par son maire Louis Lévesque. C’est dans cette perspective qu’il acquiert en novembre 1837 un ensemble de terrains situés entre l’actuelle rue Félibien et la rue Menou.

 

Louis Lévesque (1774 – 1840)

Louis Hyacinthe Nicolas Levesque est né à La Roche Bernard en janvier 1774, il arrive à Nantes en 1792 après des études à La Flèche, pour s’engager dans le négoce. Remarqué pour sa probité et ses qualités, il est nommé juge au tribunal de commerce puis il entre au conseil municipal de Nantes entre 1811 et 1816, puis à la Chambre de Commerce dont il devient Président en 1818. Il est nommé Maire de Nantes par décret du 14 juillet 1819, et effectuera 3 mandats jusqu’en 1830.

Durant ses mandats il engagea d’importants travaux d’embellissement et d’aménagements de la ville (jardin des Plantes…), le percement de nouvelles voies (rue d’Orléans, rue Boileau…), construction de ponts (pont d’Orléans, pont de l’Ecluse) etc. Il fut également élu député de 1824 à 1827 et de 1830 à 1831. Il s’associe avec Antoine Benoît pour développer la production de sel au Pouliguen : ils acquièrent ensemble 50 hectares entre l’étier du Pouliguen et le chemin du Beslon, et y installent une raffinerie de sel. Ils créent ensuite une presse à sardines afin d’alimenter les conserveries. Ces activités seront poursuivies et développées par un de ses 8 enfants, aussi prénommé Louis (Auguste) Lévèsque, en particulier les activités liées à la production de sel (au Pouliguen en association avec les descendants d’Antoine Benoît), les conserveries (le Croisic, Belle-Ile), le beurre salé, et le traitement du riz (Chantenay).

Louis Hyacinthe Nicolas Lévesque meurt à Paris en février 1840, mais ses obsèques eurent lieu à Nantes. En donnant son nom à la nouvelle voirie qu’il venait de créer, Frédéric de Conninck a certainement voulu rendre hommage à l’homme public et à l’entrepreneur qu’il a sans doute connu.

 

Quelques habitants du passage

La famille Durand-Gasselin
La Maison du n°11 fut dessinée et habitée par Hyppolite Durand-Gasselin, au tout début de la création du passage. Un de ses fils Georges acquit le n°9 avec la création du petit passage. Le passage Saint Yves fut créé à l’initiative de la famille Durand-Gasselin dans les années 1860, un autre fils nommé aussi Hyppolite fit construire la maison existant encore au n°19 de ce passage. Hyppolite Durand-Gasselin (1806-1888) est un architecte nantais renommé : on lui doit notamment le passage Pommeraye en collaboration avec Jean-Baptiste Buron.

Les soeurs de l’Espérance
Les « Soeurs de l’Espérance » s’installent au n°8 dans les années 1850/60 : cette congrégation créée à Bordeaux en 1837 par l’abbé Noalles sous la dénomination de la « Sainte Famille » a pour but principal le soin aux malades et aux indigents. C’est ainsi que tout naturellement se créa sous leur égide la Clinique de L’Espérance. Les bâtiments de la congrégation ont été construits avant 1857, la chapelle après cette date. Outre les soins et la clinique, une activité de maison de retraite était aussi présente au cœur de la communauté. Les sœurs quittent le passage en 1970, et leur propriété est cédée d’une part à la Caisse Mutuelle d’Assurance Agricole et d’autre part à la clinique de l’Espérance qui demeura rue Félibien jusqu’aux années 2005.

 

 

L'occupation allemande


Lors de l’occupation et l’arrivée à Nantes des allemands le 19 juin 1940, des officiers s’installent dans la grande maison au n°17, tandis que les hommes de troupes s’installent dans la maison située en face au N° 10. Cette maison ne disposant pas de cave, lors des alertes les soldats s’abritaient dans celles d’une maison voisine.

 

 

Les maisons de retraites


Dans les années 1960, les immeubles des n° 4 et n°10 sont rachetés pour y accueillir des personnes âgées, Elles sont gérées d’abord par une association privée puis cédées à la Croix Rouge qui revend le n° 4 à un particulier, tandis que le n°10 poursuit son activité géré par une association privé. Depuis 2011, cette association reste le gestionnaire de l’EPHAD construit rue Félibien qui a accueilli les pensionnaires du N° 10. Celui ci a été vendu à un promoteur qui doit construire à sa place en 2014 un petit collectif de 3 étages comprenant une dizaine d’appartements.

 

 

Fonctionnement de l’association du passage


Au fil des années, les propriétaires sont ainsi devenus plus nombreux en raison du redécoupage de certaines parcelles, c’est ainsi qu’en 1897 il y avait 17 propriétaires, et 22 en actuellement. En 1993, l’ensemble des propriétaires décident en assemblée générale de créer une « Association Syndicale Libre » reprenant les principales dispositions du règlement d’origine tout en se mettant en conformité avec la législation du moment.

Tous les ans, lors d’une assemblée générale, ses membres approuvent les dépenses de l’exercice écoulé et votent le budget de l’année suivante. Rappelons que l’association des copropriétaires a la charge totale de l’entretien et de la réfection éventuelle de la chaussée, l’éclairage public, les assurances, et tous travaux nécessaires à la sécurité de la circulation dans le passage. Les charges annuelles de l’association sont réparties entre les propriétaires en fonction des surfaces et de la longueur de façade de chaque immeuble. Afin de limiter la circulation et le stationnement abusif dans le passage, un système de fermeture automatique a été installé à chaque extrémité du passage, tout en laissant la libre circulation aux piétons et deux roues.

 

 

Sources
- Divers articles de madame Le Perron, fille du peintre nantais Charles Perron qui habita à partir de 1933 au n° 4 bis, passage Louis Lévesque.
- Les Annales de Nantes et du pays nantais n° 254 - article de Georges Ganuchaud


Archives de Nantes - 2014