L’abondance de lettres de demande d’autorisation d’ascensions présentées au maire de la ville de Nantes est particulièrement significative. Elle montre combien l’aérostation a été populaire de 1783 jusqu’aux années 1920, avec un pic élevé entre les années 1870 et 1890, cette période correspondant notamment aux nombreuses avancées techniques qui ont permis de rendre les programmes de plus en plus divertissants et impressionnants, et où les ballons ont connu des améliorations non négligeables. De plus, avec les conditions de travail devenues un peu moins pénibles et la démocratisation de l’accès aux loisirs qui offre la possibilité à davantage de couches sociales de bénéficier de plages horaires élargies, tous ces éléments ont permis au public d’assister aux diverses fêtes données à Nantes chaque année, augmentant ainsi un peu plus la fascination des habitants envers les ballons, et faisant ainsi de l’aérostation un élément indispensable aux programmes festifs et évènementiels de la ville. Ce phénomène n’est pas réservé qu’à la seule ville de Nantes et à la fin du XIXe siècle, la présence d’ascension revient fréquemment dans toutes les grandes cités de France.


Cependant, à partir des années 1910 on note une sensible baisse de demande d’ascensions pour les différentes fêtes annuelles. Cette date correspond précisément au développement de l’aviation qui se fait de plus en plus présente dans les différentes fêtes, meetings, concours ou la semaine de l’aviation, et connait alors un véritable engouement de la part du public. Partout en France dès 1913, on propose des vols sensationnels, tels que des vols renversés, des vols piqués, des loopings ; ces manifestations se révélant tout à fait inédites et attractives, font peu à peu de l’ombre aux ascensions aérostatiques. De même, la traversée de Roland-Garros a connu un enthousiasme inattendu de la part du public, et a contribué à renforcer ce nouveau phénomène aérien. L’aviation remplace ainsi rapidement l’aérostation et on constate alors avec l’arrivée de nouveaux constructeurs, une forte augmentation de demandes de fêtes d’aviation. Il s’agit d’une véritable curiosité, c’est nouveau, c’est plus rapide et dangereux, donc plus impressionnant. Même s’il est vrai que certains ont cherché la cohabitation entre ces deux formes de transports aériens, petit à petit il s’est créé une véritable concurrence entre les partisans de l’aviation et ceux de l’aérostat (que l’on voit particulièrement bien lors du discours prononcé à l’occasion du banquet donné en l’honneur du rallye-ballon en juillet 1925). De plus, la guerre qui, comme chacun le sait est un véritable vecteur de progrès technique, a eu un grand impact sur le développement de l’aviation, faisant alors perdre peu à peu à l’aérostation de son aura et de sa popularité, la reléguant même définitivement au second plan. Cependant, malgré cette baisse d’intérêt pour l’aérostat, on ne peut pas ne pas reconnaître le véritable engouement qu’a connu ce moyen de transport aérien, révolutionnant le rapport des hommes avec l’air ; après des années de recherches et de nombreuses tentatives infructueuses, ce nouvel appareil phénoménal leur a permis de partir à la conquête du dernier élément naturel qui leur manquait grâce à ces ballons plus légers que l’air. Aujourd’hui, même si les fêtes aérostatiques se font beaucoup plus rares, on ressent toujours spontanément ce sentiment d’inexplicable joie et d’émotion en suivant des yeux une ascension.


D’une certaine façon, l’aérostation a alors été victime de sa propre popularité, car pour répondre aux demandes de plus en plus exigeantes du public, souhaitant voir un spectacle aérostatique toujours plus impressionnant, les chercheurs ont alors dû redoubler d’ardeur pour accomplir et multiplier les avancées techniques. Celles-ci ont alors permis d’améliorer de manière considérable l’aérostation, allant jusqu’à trouver des procédés pour pouvoir déplacer dans les airs des appareils non pas plus légers que l’air, mais au contraire plus lourds que l’air. Ceux-ci ayant des possibilités et des avantages incontestablement plus importants que les ballons, telle la capacité de rester plus longtemps dans l’air, de parcourir de plus grande distance à plus grande vitesse, de supporter des chargements beaucoup plus lourds ou encore de bénéficier d’un maniement beaucoup plus souple. C’est pourquoi ils ont très rapidement supplanté les premiers, aussi bien dans les recherches des scientifiques que dans le coeur du public, même si celui-ci ne reste jamais indifférent face à une ascension de quelque appareil aérien que ce soit.


Si on a vu le déclin des ballons apparaitre au début du XXe siècle, il en a été tout autrement pour les montgolfières ; en effet, celles-ci ont connu un regain d’intérêt à partir des années 1950. Encore une fois, cette popularité est due à l’utilisation de cet aérostat durant la guerre. N’est-ce pas en cherchant un moyen d’éviter à leurs soldats d’atterrir dans les lignes ennemies lors de la Guerre du Vietnam, que les américains ont en effet relancé la montgolfière ? Même si ces essais se révèleront infructueux, cela conduira tout de même à un réel développement du ballon, lequel disposera désormais d’une enveloppe non plus en soie ou en taffetas, mais en nylon, et n’utilisera plus un foyer de paille mais un brûleur en acier inoxydable, rendant alors le maniement de l’aérostat beaucoup plus pratique et surtout beaucoup moins dangereux. De plus, cela permettra désormais de protéger l’enveloppe des rayons ultraviolets et de limiter le nombre de fuites d’air chaud.

 

La relation qu’entretiennent les hommes avec l’aéronautique n’a cessé de se modifier avec le temps ; en effet, depuis la toute première ascension en 1783, l’aérostation a été perçue de différentes manières, variant inévitablement avec le contexte de l’époque. Les techniques évoluant tout autant que les goûts, ajoutées aux évènements historiques, tout cela explique l’évolution notable de l’aérostation que l’on peut constater au fil des générations, la première la regardant comme un simple objet de curiosité, qui s’est transformé petit à petit en un outil de guerre (notamment lors du siège de Paris où elle a véritablement pu montré son utilité, puis lors de la Première Guerre Mondiale), puis en loisir, en sport, en un moyen de transport et enfin en une véritable industrie. En effet, certaines sociétés ont essayé en vain de commercialiser l’utilisation des aérostats en tant que moyen de transport ; cependant les nombreux accidents enregistrés durant la Seconde Guerre Mondiale mirent fin à cette pratique de circulation aérienne. D’autre part, avec la démocratisation de son emploi au XXe siècle, d’autres sociétés ont souhaité faire de l’utilisation de ces différents ballons un véritable commerce. Ainsi, peut-on à présent réaliser des excursions en montgolfière pour la plus grande joie de ces amateurs toujours plus nombreux. Cependant ce loisir ne reste accessible qu’à certains privilégiés, étant donné son coût particulièrement onéreux. De même, on peut aujourd’hui acheter, voire fabriquer son propre ballon ; c’est d’ailleurs un moyen très prisé des différents sponsors pour diffuser leur publicité, d’une part en raison de la surface très importante des aérostats qui les rend visible de loin, et d’autre part du fait de la curiosité et de l’intérêt que procure toujours un ballon qui se déplace dans les airs et ce, quelque soit l’âge ou la catégorie sociale de la personne qui le contemple. Les ballons ont toujours eu un côté enchanteur et festif, qui n’a cessé de perdurer depuis son invention. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle aujourd’hui encore, et ce depuis 1906, la Coupe Gordon-Bennett, grande course internationale, reste d’actualité montrant que cet appareil aérien suscite toujours de l’intérêt. L’aérostation est ainsi devenue au fil du temps un sport à part entière, pouvant se pratiquer soit en amateur par les membres de l’Aéro-club de France ou par des personnes aisées possédant leur propre ballon, soit en tant que professionnel par des aéronautes prenant part à une compétition de haut niveau. Toutefois si l’aérostation constitue au XXIe siècle une activité sportive et de loisirs avant tout, elle n’en demeure pas moins d’une grande utilité pour les recherches scientifiques et tout particulièrement en météorologie.


L’envol du 21 septembre 1783 bouleversa ainsi le monde entier provoquant une véritable révolution humaine et changeant les rapports de l’homme à la nature, balayant d’un revers de main tous les préjugés de l’époque, comme ceux que pouvaient avoir l’astronome et académicien Joseph Lefrancois de Lalande (1732-1807), qui déclara juste quelques mois avant la première ascension, qu’il était impossible « qu’un homme puisse (un jour) s’élever ou même se soutenir dans les airs. » Comme on l’a vu, cette conquête de l’air a bien au contraire traversé les siècles mais également les frontières, devenant très vite un phénomène universel et la France peut se vanter d’être le pays précurseur de cette invention révolutionnaire, ayant marqué cette discipline aérienne par des avancées et des améliorations sensibles, portant alors notre pays à la pointe de la technologie aérostatique pendant de longues années. La région ouest, pourtant considérée jusqu’alors comme en retard dans bien des domaines, a ainsi pu montrer l’étendue de son savoir-faire dans ce domaine, entretenant même tout au long du XIXe siècle des liens privilégiés avec ce nouveau moyen de transport aérien. Cependant, c’est bien Nantes, bénéficiant de son statut privilégié de cité commerçante en pleine essor où les différents élus n’hésitaient pas à encourager les initiatives scientifiques afin de donner le plus grand retentissement à leur ville, qui connut un succès aérostatique grandissant, en comparaison des autres villes de province et de Bretagne, qui dans les années 1850, n’avaient encore jamais assisté à une ascension. On peut prendre en exemple les villes de Nantes et de Brest, dont la première connut sa première expérience aérostatique dès 1784, tandis que la seconde du attendre 1875.

 


Tout au long du XIXe siècle et plus particulièrement dans sa seconde moitié, on assista à une sorte de concurrence entre les villes françaises désireuses chacune de se montrer la plus compétente et la plus séduisante en cette matière. Ainsi, Nantes, véritablement pionnière en ce domaine, a-t-elle la chance d’être l’une des villes de France ayant un riche passé dans le domaine de l’aérostation, parsemé d’anecdotes rocambolesques et autres péripéties aérostatiques depuis l’invention de ce nouveau moyen de transport. Elle peut même se féliciter d’être l’une des villes de France ayant connu des évènements pouvant figurer parmi les plus marquants de l’histoire de l’aéronautique, notamment l’un des plus célèbres, celui du jeune Guérin qui a fait le tour du monde. De par l’importance et la résonance qu’elle a apporté à cette ville au cours des deux siècles précédents, l’aérostation fait donc légitimement partie intégrante du patrimoine historique nantais.

 

 

 

 

 

 

 

 

Fichier PDF du dossier "Aérostats"

 

© Adeline BIGUET / Archives municipales de Nantes - 2010