L’EVOLUTION DES PROGRAMMES DES ASCENSIONS A NANTES

L’ascension d’un ballon a toujours provoqué une vive curiosité de la part du public. Imaginons en effet combien il pouvait être fascinant à l’époque, au début de la conquête de l’air, d’assister à l’envol d’une personne à bord d’une simple nacelle.


Ce merveilleux voyage aérien va connaître un engouement sans précédent au XIXe siècle, ainsi qu’en témoignent les sollicitations toujours plus nombreuses des aérostiers rivalisant d’ingéniosité auprès des maires de la ville de  Nantes, pour mettre en avant les spécificités de leur programme. L’aéronaute, tout comme le maire partageant le même but, celui d’attirer la plus grande foule possible, afin de se faire connaître de tous pour le premier, et de donner le plus de résonnance possible à sa ville pour le second. Les demandes d’ascensions des aéronautes se multiplient tout au long du XIXe siècle, avec un pic dans les années 1880 à 1890, comme l’atteste bien une déclaration de l’Union de Pilotes Aériens en 1887 : « les fêtes aérostatiques étant plus que jamais à l’ordre du jour et en grand faveur auprès du public, les demandes de municipalités sont nombreuses ».Une ascension est un moment inoubliable qui enthousiasme particulièrement la population, et la garantie d’obtenir un vif succès. Ainsi, de très nombreuses requêtes adressées au maire apparaissent le plus souvent aux environs de la fête nationale, mais les demandes ont également lieu tout au long de l’année, afin de répondre à l’intérêt et à la curiosité grandissants de la population ; l’aérostier Jules Eloÿ ira même jusqu’à dire dans sa lettre du 12 avril 1883, qu’une « fête ne peut être complètement réussie sans une ascension ».

Les fêtes aérostatiques résultent de l’arrangement commun entre le maire et l’aéronaute, et restent donc soumises à  certaines conditions, comme le respect des mesures de police, et l’obtention d’un emplacement adéquat. Mais d’un autre côté, conscients du service rendu à la municipalité ne serait-ce que par la publicité apportée à la ville, les aérostiers n’oublient pas en contrepartie de demander quelques facilités comme l’apport gratuit du gaz pour gonfler le ballon.  On trouve  également d’autres exigences comme celle mentionnée dans la lettre du 12 juin 1883 de Ferry qui demande le paiement du voyage de l’aéronaute, de l’excédent de bagage du matériel, des frais d’hôtel par jour et  par personne, de l’usure du ballon (dont les frais sont évidemment plus élevés en fonction de sa taille).

L’aéronaute offre ainsi ses services à la municipalité, mais selon ses propres critères, avec son propre matériel, et surtout avec un but bien précis. Certains souhaitent participer à la vulgarisation du savoir scientifique, d’autres espèrent prendre part à une fête populaire, et enfin quelques-uns désirent effectuer une ascension prenant place dans des fêtes de charité. La plupart des demandes se font avec un objectif clair, réaliser la plus belle fête aérostatique et plaire en rassemblant le plus grand nombre de spectateurs.

Cela permet à l’aéronaute d’afficher auprès du public, des autorités et de la presse, toutes ses compétences et son savoir-faire, lui permettant alors, si la manifestation est un succès, de connaître un certain retentissement sur la scène nationale, voire internationale comme Godard ou encore Kirsh. Les ballons pouvaient également servir dans un cadre sportif, comme ce fut le cas avec l’Aéro-Club de France, dont le premier président Albert de Dion souhaitait qu’avec cette nouvelle pratique, l’aérostation soit plus accessible aux non initiés ; ceci permit notamment de créer des vocations dans la région nantaise.

D’autres souhaitent au contraire, mettre en avant la dimension scientifique de l’ascension, et non pas l’aspect festif. Pour cela, certains comme  l’explique Eloÿ dans sa lettre du 12 avril 1883, souhaitent profiter de l’attrait de l’ascension d’un ballon auprès du public, pour exposer les différents instruments servant à l’étude de la météorologie en ballon, et mettre également en place des conférences-causeries sur le terrain de gonflement  afin de vulgariser le savoir en informant au mieux la population sur les techniques et les avancées de l’aérostation ; car il s’agit avant tout d’une science qui relève d’un vrai savoir-faire. Ainsi, l’un des objectifs de l’Union des Pilotes Aériens, est d’effectuer des ascensions afin d’étudier les courants aériens superposés, la formation des nuages, des poussières de l’air, l’état hygrométrique et thermométrique de l’air à différentes altitudes dans ses rapports avec la formation des courants atmosphériques, des mesures de variation de l’intensité magnétique avec la hauteur, et enfin l’étude météorologique. D’autres profitent de ce voyage aérien pour réaliser des vues photographiques, comme P. Pinard, faisant alors de la fête du 14 juillet 1885, un véritable évènement scientifique dixit la Société Géographique Commerciale de Nantes. L’aérostat connaît un soudain regain d’intérêt au début du XXe siècle, suite aux concours internationaux de 1900 lors de l’Exposition Universelle de Vincennes où plus de 160 ballons se sont élevés (voir photo). Ces dernières expériences en France ont eu un grand retentissement, elles ont alors initié le public aux grandes manœuvres aérostatiques. Certains en ont profité comme l’aérostier Barbotte pour vulgariser cette science si française lors de ces fêtes vues comme de vraies attractions. Mais quoiqu’il en soit, il est certain que l’intérêt du public se tourne davantage vers le côté divertissant de l’événement.

Enfin, d’autres réalisent des ascensions aérostatiques dans le cadre de fêtes de charité. C’est le cas de Mme Blanchard, le 21 septembre 1817, qui demande à ce que la somme qu’elle doit gagner soit divisée en deux parts égales, dont l’une sera reversée aux indigents de la ville (voir texte sur les Evénements Aérostatiques Majeurs de Nantes). Il est amusant de constater que l’aéronaute Roussiot peut proposer d’organiser en 1856 une ascension d’un ballon de 8 mètres de diamètre et de 400 mètres cube de gaz pour une fête de charité et d’être couronné par la ville de Nantes, contrastant alors fortement avec la fête qu’il donnera  deux années plus tard proposant un programme plus luxueux où il demande au maire la somme de 1000 francs. Cependant, on trouve également des propositions totalement désintéressées, comme celles de certains aéronautes tels que Julhès en 1886 (voir lettre JULHES 1886 IC48R4), qui exigent que l’entrée soit gratuite, ou encore d’autres, comme Jovis, qui dans sa lettre du 23 mars 1880, propose via La Société d’Expérience Aérostatique, que les droits d’entrées soient reversés à une œuvre de charité.

Ainsi, même si les aéronautes réalisent des fêtes aérostatiques avec des intentions différentes, ils ont tous la même envie de produire la plus belle manifestation. Pour cela, ils se doivent de diversifier leur programme au maximum dans l’espoir d’être choisis par le maire. Ces diverses ascensions effectuées dans la ville de Nantes, vont connaître alors des programmes plus au moins différents, selon les compétences, les objectifs, les possibilités, et le renom de l’aéronaute ; mais le renouvèlement des fêtes va également intervenir en raison des changements de goût et des évolutions techniques : on remarque au fil des ans une évolution notable de la composition des ballons, au niveau de la taille et de la forme, mais des modifications se font aussi sentir au niveau du prix, du nombre

de passagers pouvant être transportés, du gonflement, de la distance parcourue, et du temps tenu en l’air. De nouveaux éléments sont sans cesse rajoutés au programme initial et les fêtes aérostatiques dépassent vite la simple ascension ; les aéronautes vont redoubler d’imagination et devenir compétents dans tous les domaines ; petit à petit, ils vont organiser aussi bien des ascensions scientifiques que festives ou militaires et ils vont proposer leurs services pour des ascensions privées ou publiques, diurnes ou nocturnes. La concurrence devient alors importante parmi les aéronautes. L’ascension, au-delà du divertissement et de l’attraction qu’elle engendre, est donc un puissant vecteur de recherches scientifiques et de créations festives.

 

Chronologie de l’évolution des programmes aérostatiques de Nantes de 1800 à 1935

 

Vers 1808 : apparition des feux d’artifices accompagnant les ascensions
Vers 1835 : décoration de la nacelle avec des  fleurs, drapeaux, bannières, inscription, armes
Vers 1851 : descente en parachute
1858 : ascension avec trapèze, lancer de jouets aux enfants, apparition du ballon lumineux
1859 : fabrication de ballons caricatures et grotesques de grandeur nature
1862 : utilisation d’oriflammes et lanternes vénitiennes
1865 : apparition de ballons pilotes et de ballons musiques
Vers 1865 : 1er transport de voyageur et apparition du ballon sphérique
Entre 1866 et 1875 : organisation de conférence pour la vulgarisation des données scientifiques auprès du public ; possibilité de faire des excursions  de longue durée
1875 : ascension accompagnée par la musique
1880 (28 06) : apparition de courses aérostatiques
1883 : utilisation de bombes aériennes, pigeons voyageurs, ballon pilotes, flottilles aériennes ; présence du public lors du gonflement ; transport de plusieurs passagers ; création d’un aérostat de 2400m cubes
1886 : utilisation d’engins pyrotechniques
1887 : pratique de la double ascension, transport de 20 personnes, fabrication d’un dirigeable par Brodin-Delousteau
1889 : apparition des ascensions équestres, création de ballons libres, voyages pour amateur, création d’une montgolfière de 1600m cubes, exercices aériens avec montgolfière, utilisation de la lumière électrique, création d’une montgolfière de 3000m cubes pour 2 voyageurs, apparition de course de montgolfières
1891 : utilisation par Stiev-Nard d’un parachute de 35 mètres de circonférence
1894 : Pigeot créé de nouveaux grotesques (hélicoptères, flutes, cornemuses…) et fabrique un aérostat de 4000mètres cubes, il propose également de faire des voyages aériens de plaisance et de louer des ballons pour expériences scientifiques. Apparition de bombardement aérien. Gilbert propose pour ses ascensions l’utilisation d’un aérocycle-rotateur et d’un aérocycle à bicyclette ; des ballons sans nacelle, engin d’arrêt, soupape, lest ; suspension à 2 trapèzes ; apparition de la course cycliste et du rallye ballon.
1900 : apparition d’un ballon allongé dirigé par une hélice
1902 : création d’un ballon dirigeable de 22m de long
1903 : apparition de l’ascension scientifique avec ravitaillement
1904 : réalisation d’une descente vertigineuse à 1200 m
1911 : utilisation d’un ballon sonde à 13000m de haut
1925 : apparition de concours de ballons 
1932 : venue des Fêtes Aérostatiques Comiques avec Pitault et l’Etablissement Aérostatique de Paris et Seine et Oise 

 

 

Les différents programmes proposés à Nantes de 1800 à 1935

A l’origine, l’aérostation était un concept imaginé pour aider au développement des connaissances scientifiques. Mais très vite, l’engouement qui lui a été réservé va le faire évoluer et le pousser toujours vers d’autres buts à atteindre. Au début de son utilisation, une ascension n’était autre que le départ d’un ballon exécuté par un aérostier depuis sa nacelle. Puis, assez rapidement, afin d’enthousiasmer encore plus le public, les aéronautes vont petit à petit rajouter d’autres éléments en parallèle, tels que des feux d’artifices. Ainsi, vers 1808, la Commission administrative des hospices civils de Nantes propose à l’occasion d’une ascension aéronautique de Mme Blanchard, de recourir à l’emploi de feux d’artifices, afin de rehausser l’évènement. Plus tard, cette nouveauté va poser des problèmes de sécurité, c’est pourquoi la Préfecture de la Loire-Inférieure va demander dans une lettre adressée au maire le 27 août 1819 de mettre en place des mesures nécessaires, pour éviter les multiples dangers et incendies pour les maisons, avec de sérieuses précautions à prendre.

Puis, par la suite, afin de toujours surprendre un peu plus le public, les aéronautes vont redoubler d’imagination et rendre leur spectacle à chaque fois plus attractif. Certains ne se contentent plus de la simple élévation d’un ballon, mais proposent en réalité au maire de choisir parmi les différents programmes qu’ils ont élaborés. Ainsi, on peut lire dans une lettre que l’aérostier Huard a adressé au maire en 1835, ses différentes propositions : avec soit  une élévation d’un ballon de 30 pieds de hauteur pour le prix de 220 francs, ou alors l’ascension de petits ballons précédent celle d’un grand aérostat de 40 pieds de hauteur, de  180 pieds de circonférence, et de 2600 pieds de surface, avec une nacelle garnie de drapeaux et d’inscriptions pour 525 francs. Il est amusant de constater que pour cette dernière proposition, Huard avait mis l’accent sur le fait que son ballon s’appelait Ville de Nantes, afin de faire pencher le maire en sa faveur, alors qu’en réalité, il s’agissait d’une simple banderole qu’il modifiait selon le nom de la ville. L’idée est de réaliser une expérience extraordinaire, que le public gardera en mémoire, aussi,  dès 1851, en plus du départ du ballon, peut-on assister à un programme tel que celui que propose Batignolles dans sa lettre du 31 juin, composé d’une ascension de petits ballons de 40 mètres de haut pour 50 francs et de celle d’une montgolfière de 80 mètres de haut avec une descente en parachute pour 300 francs ; cette manifestation aérienne devient ainsi plus dangereuse, mais l’apparition de cette pratique de la descente en parachute, permet alors de renforcer la curiosité des spectateurs.

Pour le passage de l’Empereur Napoléon III à Nantes en 1858, Nantes connait une abondance de demandes d’ascensions. Le premier à offrir ses services est le fameux Louis Godard ; il va proposer d’embellir cette fête qui lui est réservée, en réalisant plusieurs ascensions dont certaines avec des trapèzes, rendant l’évènement toujours plus périlleux et donc encore plus fascinant. D’un autre côté, Roussiot lui aussi se propose de réaliser un spectacle aérostatique, qu’il complète par la distribution de dragées, de bouquets de fleurs ou encore d’un ballon portant une couronne de feu ou un aigle ou un N couronné en l’honneur de l’Empereur ; il envisage même la possibilité de faire descendre un « jolie petit lapin blanc » ; les aéronautes essayent de rivaliser à coup d’offres de plus en plus originales ou alléchantes pour les spectateurs. Toute cette concurrence effrénée à laquelle se sont livrés les aéronautes peut prêter à sourire quand on sait qu’elle n’a servi à rien, l’Empereur n’y étant pas venu, annulant du même coup la fête aérostatique prévue pour l’occasion.

Les fêtes aérostatiques étant de plus en plus appréciées par le public, on constate une véritable compétition entre les différents aérostiers afin d’obtenir l’autorisation du maire. Celui-ci est sollicité de toutes parts, devant répondre à de nombreuses demandes pour un même évènement. Le choix s’annonce d’autant plus délicat que les ascensions constituent désormais une véritable attraction, il lui faut sélectionner le programme et l’aéronaute qui lui paraissent répondre le plus aux attentes du public. Ainsi, les programmes s’élargissent considérablement, passant de la simple ascension à un véritable divertissement. La lettre du 11 février 1859 de Godard l’illustre parfaitement ; il propose au maire le programme suivant : une ascension au sol dans un ballon de 320 mètres cubes, deux ballons de 500 mètres avec passagers ; 3 ballons de 1200 mètres cubes pour 4 ou 5 personnes, un ballon de 1200 mètres cube avec un petit cheval vivant pour 1500 francs ; un ballon de 1200 mètres cubes avec descente en parachute pour 1200 francs ; des exercices de trapèze exécutés par un de ses frères pour 150 francs; des exercices de parachutisme avec un ballon de 500 mètres cubes ; un ballon de 1200 mètres cubes avec 2 femmes en costume mythologique suspendues horizontalement hors de la nacelle pour 2000 francs ; mais aussi des ballons avec des jouets d’enfants, des ballons caricatures et grotesques représentants des cerfs, des chiens, des chasseurs, des gendarmes, des polichinelles, des pierrots et autres arlequins pour 20 francs ; et enfin un ballon lumineux de 8 mètres de haut avec emploi de feux d’artifices pour 150 francs. La concurrence se joue également sur les tarifs des aéronautes, ceux-ci étant inévitablement un facteur décisif dans la prise de décision du maire. Malgré sa réputation grandissante, Godard n’hésitait pas à abaisser fortement ses prix, faisant ainsi passer le tarif de base pour une ascension à 600 francs, alors que 7 ans plus tôt, il s’élevait à 1000 francs.

L’emploi des ballons dans un but scientifique, laisse peu à peu la place à une utilisation dans un cadre festif. Afin de satisfaire l’intérêt grandissant et de plus en plus exigeant du public, il faut encore et toujours redoubler d’ingéniosité et de créativité. Dans une réclame deBrodinvers 1887, l’aéronaute expose toutes ses différentes productions de ballons comiques, caricatures et grotesques en baudruche et en papier. Ainsi, n’étant pas seulement un aéronaute, mais dirigeant d’une entreprise de fêtes publiques et particulières, proposant décoration, illuminations et autres jeux, il a mis en place tout un programme composé d’une multitude de différents ballons et d’éléments festifs aussi variés que possible,  afin de satisfaire tous les goûts. Le maire peut lui commander tout aussi bien des chasses aériennes mettant en scène chiens, sangliers, lions, tigres, cerfs, valets de chien, chasseur à cheval ; que d’autres scènes présentant Jupiter enlevant Europe sous forme de taureau, le général Tom Pouce à cheval sur un chien, un ballon lumineux enlevant une allégorie ; Polichinelle et Arlequin en gladiateurs, etc. Dans son prospectus, il se propose également de réaliser, selon le bon vouloir de l’autorité locale, des sujets simples et doubles pouvant servir pour des réclames, parmi lesquels figurent des hommes tels que des pompiers, des zouaves, des gendarmes…, ou bien des femmes comme la Mère Michel, la laitière. Il ne s’arrête pas là, puisqu’il propose une nouveauté, avec des scènes comiques aériennes, mettant en scène notamment la Mère Michel et son chat, ou bien Bacchus sur son tonneau, une Grande Chasse, ou encore un dompteur de crocodiles, etc. Brodin montre qu’il a obtenu la mention honorable à l’Exposition Universelle de 1878, véritable preuve de ses compétences en matière de festivités aérostatiques. En tant que fournisseur de fêtes, il fabrique des ballons, mais propose également d’égayer ceux-ci avec des mâts pavoisés, des drapeaux, des oriflammes et autres écussons. Le maire de Nantes a ainsi un vaste panel de propositions qui lui sont offertes, il peut tout aussi bien choisir des ballons sphériques en baudruche allant de 0,30 cm à 2 mètres, des montgolfières en papier allant d’1 à 8 mètres de hauteur. Si autrefois, les ballons se montraient assez sobre dans leur décor, Brodin lui propose au maire de les orner avec des bannières et des banderoles munies d’inscriptions. De même, afin de rendre sa prestation aérostatique encore plus attractive, il peut procurer des montgolfières avec artifices, des ballons captifs avec distribution de parachutes et de jouets, et même des aérostats pour des essais scientifiques. On est à présent  bien loin de la simple ascension des débuts de l’aérostation ; désormais, il faut toujours plus d’éléments, de couleurs, de personnages, de nouveauté, afin de ne pas lasser le public au risque de le perdre, lui qui est pourtant si précieux, et sans lequel une ascension ne pourrait être entièrement réussie. 

Entre 1875 et 1900, on enregistre pas moins d’une quinzaine d’ascensions dans la ville de Nantes ; ces manifestations aériennes reviennent ainsi perpétuellement dans toutes sortes d’évènements. Les fêtes aérostatiques deviennent de plus en plus interactives et diversifiées dans le dernier tiers du XIXe siècle.

On retrouve parmi les différentes demandes d’autorisation du maire, la proposition de Louis Vachy vers 1865 d’emmener un voyageur à bord de son ballon « L’Ecole » ; dans un premier temps, ces voyages aériens ne sont accessibles qu’aux autorités de la ville, puis au fil des années, elles s’étendent également à quelques privilégiés. D’autres conservent toujours cette idée que l’aérostation est avant tout un formidable moyen de faire des avancées techniques, et mettent en place, telle l’Union des Pilotes Aériens, des ascensions qui allient à la fois le côté festif et scientifique, avec des conférences pour vulgariser le savoir aérostatique auprès du public. Dans les années 1880, les ascensions étant dès lors, pratiquées depuis un certain moment, il est indispensable aux aérostiers de proposer de nouveaux programmes afin de renouveler l’intérêt du public, qui est facilement fluctuant. En 1880, le dénommé Paul Jovis qui dirigeait la Société d’expériences aéronautiques, demande au maire de Nantes de laisser le public assister gratuitement à l’ascension afin de « répandre parmi les masses le goût de l’aérostation ». La municipalité refusant, l’aéronaute fait alors mention dans une lettre suivante datée du 28 juin 1880, d’une nouvelle attraction dans le cadre des fêtes aérostatiques, à savoir une véritable course proposée par les aéronautes Jovis et Maquelin mettant en scène trois aérostats. Ainsi, l’ascension est désormais considérée comme un sport aérostatique ; à l’occasion de cet évènement, les deux aérostiers demandent expressément à la mairie qu’une médaille soit remise au vainqueur.

Celle-ci, en vermeil, doit comporter d’après les exigences des deux aérostiers, d’un côté les armes de la ville et de l’autre une inscription commémorant l’ascension. Les deux ballonniers se montrent particulièrement exigeants et précis quant à la fabrication de cette médaille devant être faite par un graveur rennais spécifique ; cette velléité s’explique par l’importance que les aéronautes accordent à l’en-tête de leurs lettres, mettant particulièrement bien en évidence toutes les récompenses acquises au cours de leur carrière. Pour cet évènement totalement inédit, ils demandent également à ce que soit mise en place une enceinte de 100 mètres de long sur 50 mètres de large, dont l’accès ne sera réservée qu’à un certain nombre de privilégiés, à savoir la haute société et les autorités de la ville ; mais également un pavillon ou une tente d’expérience avec une bascule, afin de peser les voyageurs, pour s’assurer de ne pas dépasser le poids que peut supporter la nacelle. De même, ils souhaitent qu’une Commission soit établie exprès pour cette occasion, devant entre autre être composée de deux personnes, et présidée par l’un de leurs ingénieurs. Quant à l’affiche, ils exigent que les trois aérostats en compétition soit représentés, et que l’affiche soit diffusée jusque dans Paris, afin d’alerter la population sur cet évènement inédit, et rassembler le plus de monde possible. A l’occasion de cette course, Jovis avance un but purement scientifique, prétexte avec lequel il pense obtenir plus facilement l’approbation du maire ; ainsi des savants pourront monter à bord des ballons afin de réaliser différentes études météorologiques, permettant alors d’allier le côté festif des ascensions à la dimension scientifique. Le programme commence à 1h avec la formation de la Commission, et du pesage du matériel, avant l’étude et la mesure une demi-heure plus tard, la vitesse des vents et des courants. A 2h est organisé le premier lancement de ballons pilote, suivi à 2h30 par une explication du Méridien utilisé pour comprendre la route suivie par les aérostats. Le second lancement s’effectue quant à lui à 2h30, soit trente minutes avant les préliminaires des départs. Ce n’est donc qu’à 5h, après le signal donné par le Président de la Commission, que les trois aérostats prennent enfin leur envol tant attendu. Parmi ceux-ci, on retrouve « Le Gabriel » de 1225 mètres cube, dirigé par P. Jovis, accompagné par M. Desmaret, ingénieur électricien qui s’occupe des expériences photographiques ; « Le Jupiter » de 650 mètres cube, avec à son bord Mme Jovis et Léon Lair, lui aussi s’attachant à faire des expériences photographiques, et enfin « Le Marsouin », 650 mètres cube, dirigé par M. Maquelier, accompagné de M. Willent Bordogni, chargé par le journal l’Orphéon de faire des études acoustiques. Cette course offre donc un aspect nouveau et particulièrement prenant auprès du public, de par son côté sportif et présente le double avantage de contribuer aux avancées scientifiques.

En raison de la très grande utilité des aérostats durant le Siège de Paris en 1870 et du fort engouement qu’ils ont ensuite suscité dans l’opinion publique, les aéronautes n’hésitèrent plus à mettre en avant l’intérêt patriotique de leur matériel, afin que les maires acceptent leur proposition. Ainsi, le maire de Nantes put lire dans la lettre du 12 juin 1883 que Hyacinthe Ferry lui adressa, qu’il était l’élève d’une école d’aérostatique créée à Paris  « pour se mettre au service de l’Etat en cas de guerre ». Ainsi, l’aérostation connut une nouvelle vague d’engouement, après avoir été utile pour les scientifiques, attractives pour les fêtes, la voilà rendue au service de l’armée. De nombreux ballonniers firent de même et mirent en avant leurs références militaires. Ainsi, même les ballonniers les plus célèbres n’hésitaient pas à mettre en avant leur relation avec le milieu militaire, comme Eugène Godard, qui retraça dans chacune de ses publicités l’historique militaire de sa famille à partir de 1902, tandis que Gabriel Mangin précisa dès 1880 qu’il était le deuxième sorti de Paris. Un autre des plus grands aéronautes de l’époque, Julhès, ayant eu l’honneur de recevoir moult récompenses, fit mettre en en-tête de ses lettres, tous les distinctions qu’il avait pu recevoir au cours de sa carrière, dont « la médaille commémorative des volontaires de 1870-71 ». Plusieurs sociétés se créèrent, employant des aérostiers et aéronautes, afin de servir l’Etat en cas de guerre ; plusieurs ballonniers n’hésitèrent pas à s’engager et à suivre une formation aérostatique militaire, en prenant part par exemple à l’Ecole Normale Aérostatique créée en 1888 à Paris. D’autres comme Henri Lachambre, tout comme Godard, soulignaient également la qualité exceptionnelle de leur équipement, prenant pour preuve leur utilisation par de multiples gouvernements étrangers. Afin de participer aux fêtes publiques les aéronautes se servirent de cet argument patriotique, mettant en avant que leurs constructions étaient utilisées par les militaires, ou mettant en référence leur appartenance à diverses organisations militaires, celle-ci étant devenue un argument de poids aux yeux des maires.


D’autres quant à eux, ont toujours préféré s’en tenir au  programme habituel, qui n’est pas pour autant dénué d’intérêt ; ainsi dans une lettre du 2 avril 1883, l’aéronaute Lhoste propose au maire pour 400 francs le programme suivant : à 1h, lâcher de bombes aériennes, à 1h30 démonstration du gonflement ainsi que la préparation des attaches de dépêches sur les  pigeons voyageurs; à 2h gonflement d’un ballon pilote d’un mètre de haut ; à 2h30 départ des ballons pilotes avec banderoles et flottilles aériennes pour rechercher et étudier les différents courants ; à 3h enlèvement de grotesques et comiques avec baudruches ; à 4h ascension du ballon « Le Céleste » de 350 mètres cubes par Lhoste en costume, avec lors du départ, la distribution de plus de 500 jouets et images pour enfants, et à 400m d’altitude un lâcher de 4 pigeons voyageurs porteurs de dépêches pour Paris, puis à 500 mètres, l’aéronaute saluera le public sur le bord de la nacelle, tandis qu’à 600 mètres, il fera tomber une pluie de fleurs et de banderoles. Le ballon utilisé est laissé au choix du maire, il dispose ainsi de trois différents aérostats, « Hirondelle » de 450m cubes, « L’Eclair » de 550m cubes ; et « le Météore » de 650m cubes. On remarque que les programmes, bien qu’ils soient riches et complets, ne varient pas beaucoup d’un aérostier à l’autre, on retrouve les mêmes propositions à quelques différences près entre celles de Lhoste et celle de Mangin. Cet aéronaute et inventeur breveté, fondateur de l’Ecole d’Aéronautes Français, propose dans son programme d’effectuer, à 1h, un lancer de bombes aériennes, suivi une demi-heure plus tard des préparatifs de gonflement ; l’étude sur les courants s’effectue quant à elle à 2h ; puis vient à 2h30 la description du matériel ; à 3h, le lâcher de pigeons voyageurs, avant le départ de ballons pilotes munis de banderoles pour connaître la vitesse du vent vers 3h30 ; puis à 4h, on retrouve de nouveau des bombes aériennes, suivi du départ des personnages-caricatures en baudruche, tandis que la descente de parachutes en papier, des jouets pour les enfants et des fleurs est exécutée vers 4h30 ; enfin, à 5h, c’est l’ascension du Grand Ballon, accompagné d’une distribution d’images et jouets pour les enfants, puis lorsque l’aérostat atteint une hauteur de 60mètres, on peut alors observer la descente d’un parachute tricolore ainsi que de multiples surprises réservées au public, tandis qu’à 100mètres, on peut suivre un lâcher de pigeons voyageurs chargés de dépêches et enfin à 200mètres, on assiste à une pluie d’images, de fleurs et de banderoles.

De nouveaux éléments sont sans cesse rajoutés au programme des fêtes aérostatiques, afin que l’aérostation connaisse un regain d’intérêt de la part du public. Parmi les nouveautés proposées, on peut citer l’emploi d’un ballon avec système d’engins pyrotechniques pour les fêtes de nuit par Julhès en 1886 ; ou bien les nombreuses et différentes possibilités d’ascensions qu’offrent Alfred et Louis Godard, telles que des ascensions équestres, des ascensions doubles avec descente en parachute, ou encore, le transport de 10 voyageurs.Avec le temps, les avancées techniques se développent et permettent de renouveler les programmes, comme avec Pigeot qui en 1894, accepte de louer ses ballons pour faciliter les expériences des inventeurs, tout comme il offre la possibilité de réaliser des voyages aériens de plaisance en semaine ou le dimanche. Désormais, les aéronautes ont compris que s’ils voulaient garder l’attention du public, il fallait le faire participer à ces ascensions. C’est pourquoi sont mis en place différents concours, à la fois pour enfants avec les ballons cartes postales, mais également pour les adultes, qui doivent ainsi deviner quel sera le futur vainqueur. D’autre part, les spectateurs vont  avoir un rôle à jouer de plus en plus important dans ces fêtes, des aéronautes comme Charles Gilbert, propose dès 1894 d’associer des courses cyclistes et des rallyes-ballons, rendant alors cette manifestation interactive. Les spectateurs sont invités à prendre part à la course, avec leur vélo, et d’atteindre le plus rapidement possible le ballon au moment de son atterrissage. Tous ces nouveaux programmes connaissent un vif succès.

En 1903, Leprince quant à lui, essaye de varier le programme aérostatique habituel, en mettant en place une ascension scientifique avec ravitaillement en cours de route à l’aide de 14 ballons accouplés, cela permet de raviver la curiosité des spectateurs et de contribuer au progrès de l’aéronautique. Ce qui a à l’origine captivé le public dans les ascensions, c’était cette idée de dominer l’air, avec le sentiment que le risque encouru par l’aéronaute était grand, c’est pourquoi Lassagne va proposer en 1904 de retrouver cette sensation avec une ascension cycliste mettant en scène l’aéronaute sur un vélo dans les airs, suivie d’une descente vertigineuse à 1200 mètres de hauteur, une telle hardiesse n’avait jamais été connue jusqu’à ce jour. Enfin, alors qu’en 1932 l’intérêt pour l’aérostat est en déclin, concurrencé par les prouesses de l’aviation, l’Etablissement Aérostatique de Paris et Seine et Oise, avec Raoul Pitault, propose d’entreprendre une fête aérostatique comique, ce qui constitue une grande nouveauté, un phénomène unique en France dont il est à l’origine, et qui permet de renouveler l’attrait des ascensions, montrant que celles-ci gardent toujours malgré la concurrence, un certain  charme, et une certaine curiosité auprès du public.

Le programme, établi par les différents aéronautes, a connu une évolution considérable avec le temps depuis les premières ascensions réalisées à la fin du XVIIIe siècle. Les pilotes n’ont évidemment plus les mêmes objectifs, tout comme le public n’a plus les mêmes attentes. Si au début de l’aérostation, le public pouvait s’émerveiller à la simple vue d’un lancement de ballon, il n’en va plus de même à la fin du XIXe siècle, où les spectateurs ont maintes fois eu l’occasion d’assister à ce genre d’expédition. Au fil du temps, les gens se lassent de voir toujours les mêmes choses, et s’y habituent. C’est pourquoi, afin de sans cesse renouveler leur intérêt, les aéronautes sont obligés de rechercher de nouveaux éléments à intégrer à leur programme, passant alors du simple lancer de ballon, à un véritable spectacle aérostatique. Une des raisons pour lesquelles il existe toujours une si grande attraction pour les ballons, c’est l’impression très forte qu’ils entraînent un certain danger pour la vie de son ou ses passagers. Auparavant, le public ressentait une certaine appréhension à la vue d’une ascension, il louait véritablement la bravoure de l’aéronaute, de monter dans un appareil aussi fébrile qu’il ne pouvait totalement contrôler, au péril de sa vie. Avec le temps, les spectateurs n’ont plus eu conscience de cette prise de risque, et les aéronautes, afin de fasciner de nouveau les spectateurs, ont dû, en plus de monter dans un aérostat, réaliser à côté des acrobaties et autres figures périlleuses ravivant l’excitation perdue chez les spectateurs. De même, c’est le fait de découvrir une expérience inédite qui a souvent poussé la curiosité du public à venir assister aux ascensions ; cependant, au XIXe siècle, celles-ci sont devenues tellement fréquentes qu’il est bien difficile de renouveler l’intérêt des spectateurs. De plus, on peut remarquer que dans l’abondance des demandes reçues par les maires, ce sont très souvent les mêmes ballonniers qui sont choisis. C’est pourquoi, de nombreux éléments sont venus encore se greffer autour des aérostats ; petit à petit, ils ont augmenté de volume, ils sont devenus multicolores, on leur a ajouté un tas de fioritures décoratives, on les a accompagné de feux d’artifices et de lumières, afin que les spectacles redeviennent attrayants. Par ailleurs, on remarque que les aéronautes ont également évolué au cours du XIXe siècle. Ils n’ont plus le même but que leurs prédécesseurs du XVIIIe siècle. En effet, si les ballons ont d’abord servi en grande majorité à des fins scientifiques et techniques, ils sont devenus tout au long du XIXe siècle, l’élément indispensable des fêtes, faisant alors de l’aérostation une vraie attraction. Les aéronautes ont cherché à créer de nouveaux programmes, avec des éléments toujours plus sensationnels, en prenant de plus en plus de risques. Il existe pourtant bel et bien un réel engouement pour l’aérostation, mais il ne suffit plus seulement de réaliser une ascension, pourtant considérée comme un évènement à part entière et tout à fait extraordinaire à la fin du XVIIIe siècle. Au XIXe et XXe siècle, il est évident que cet élément seul ne permet pas d’attirer la foule, il faut sans cesse aux aéronautes redoubler d’ingéniosité et de créativité. Le programme aérostatique du XVIIIe siècle repose avant tout sur l’émerveillement de cette découverte ; puis les ballons étant devenus une mode à part entière, le XIXe siècle met d’avantage en avant toutes les possibilités qu’offrent cette invention en terme scientifique et festif, tandis que le XXe siècle utilise surtout l’aérostation à des fins sportives. Tout dans leur programme est étudié pour répondre aussi bien aux attentes du maire que celles de ces concitoyens, dont la satisfaction est l’élément déterminant pour la réputation et la réussite des aéronautes.

 

SOURCES

I1C48D3
Lettre du 27 août 1819 de Mme Blanchard
Lettre du 15 juillet 1835 de Huard
Lettre du 31 juin 1855 de Batignolles
Lettre du 11 février 1859 de Godard
Gravure ballon 1880 de Jovis et Maquelin
Lettre du 23 mars 1880 de Jovis
Lettre datant du 20 juin 1880 de Jovis et Maquelin
Lettre du 2 avril 1883 de Lhoste
Lettre du 12 avril 1883 de Jules Eloÿ
Lettre du 29 juin 1886 de Julhès
Réclame de 1887 de Brodin
Lettre du 6 mars 1887 de l’Union des pilotes aériens
Lettre du 1 avril 1887 d’Alfred et Louis Godard
Programme de Mangin de 1888
Lettre du 12 juin 1889 de Demonget
Lettre du 4 juillet 1903 de Leprince

© Adeline BIGUET / Archives municipales de Nantes - 2010