Nantes sur le front :
un nantais dans les tranchées : Maurice DIGO
Historique des mobilisés nantais

Maurice DIGO (1892-1967)

L’ensemble des informations recueillies sur la vie de Maurice Digo reste bien lacunaire : en effet, elles ne nous sont fournies que par l’Etat civil et les listes de recensement.

Ainsi, Maurice, François, Yves naît le 16 janvier 1892 au domicile familial, immeuble 40 rue de Richebourg (2ème canton), de l’union d’Alphonse Auguste Marie Digo, alors menuisier (il deviendra par la suite chef surveillant au service municipal de l’éclairage) et de Adrienne Marie Couaud, sans profession.
Il est le second des enfants : Marie Anne Margueritte (née 1889), André Louis Félix (né en 1897, mort au front le 24 juillet 1918, près de Coincy, côte 141 Aisne), Auguste Georges Alphonse (né en 1899, engagé volontaire en 1918) et Emmanuel Marie Adrien (né en 1901).

Mariage / Famille

Le 31 juillet 1914, à la veille de la Grande Guerre et alors qu’il n’est pas encore mobilisé, il se marie avec Delphine Angélique Barbier (1889-1971) à l’église St Donatien, dans un Nantes en pleine effervescence.
Elle lui donne deux enfants :
-mobilisé le 27 octobre 1914, il est loin d’elle lorsqu’elle met au monde le 2 juillet 1915 Yvon André Marie (décédé le 5 juillet 2006).
-Il en est de même quand sa femme, devenue couturière, accouche de Maurice Léon Alphonse le 15 mars 1917. Malheureusement, il meurt précocement le 27 juin 1925 à l’âge de huit ans.

Etudes / Profession

Après de brillantes études à l’Ecole régionale des beaux-arts de Nantes où il obtient de nombreuses félicitations (1907 : 2ème prix de géométrie ; 1909 : 1er prix de construction générale ; 1910 : prix du Ministre…), il devient commis architecte au service d’Etienne Coutan, architecte de la ville de Nantes.
Après un intermède subi entre 1914 et 1918, M.Digo reprend dès son retour son service comme dessinateur pour E.Coutan.

Lieux de résidence

-1892 > 1906 : domicile parental, immeuble 40 rue de Richebourg, Nantes
-1906 > 1922 : 14 rue Dahomey, Nantes
-1923 > 1945 : avenue de la Fruitière, Nantes
-1945 > 1957 : Savenay
-1957 > 1967 (Etat Civil de décès) : route du bois des Tréans, Moutiers en Retz

Parcours dans la hiérarchie militaire

-27-10-1914 : Mobilisation.
-31-10-1914 : Incorporation au 146° RI.
-02-11-1915 : M.Digo devient commandant d’une escouade après l’évacuation du Caporal Germain, blessé.
-19-04-1916 : Nomination comme Caporal fourrier.
-08-06-1916 : Nomination comme Sergent fourrier.
-28-08-1916 : Il reçoit le commandement d’une demi section.
-07-11-1916 : Désignation officielle comme 3ème sous-officier observateur de bataillon.

Décorations militaires

-13-04-1918 : Citation à l’ordre de la Don n°12
-Croix de guerre, étoile d’argent
-12-03-1928 : Par décret, réception de la médaille militaire sans le traitement.

 

Le journal de Maurice DIGO

La forme

Comptant 260 pages, cet ouvrage est le produit d’un soldat engagé dans la Grande Guerre. Il relate par des notes, plans et croquis tenus au jour le jour ses quatre années de conflit et nous livre ainsi un témoignage effroyable de cet affrontement. Il s’agit donc uniquement de sa perception de soldat français enrôlé dans la guerre et il ne constitue en aucun cas la vérité historique.
De plus, l’original fut rédigé dans des conditions très difficiles : se composant de feuilles volantes détrempées par les pluies,où l’encre se mêlait à la sueur et la crasse, l’écoulement des années le rendait peu à peu illisible. Aussi, en 1928-29, dans un souci de conservation, il parut nécessaire à Maurice Digo de dactylographier son manuscrit avant qu’il ne s’évanouisse. Malheureusement, ayant en même temps détruit les originaux, il nous est impossible de vérifier la conformité de la copie au modèle. Or, comment ne pas songer à d’éventuelles réécritures ou suppressions de passages qu’il aurait, avec le recul, préféré occulté et abandonner à l’oubli ?..
Mais, une fois ces appréhensions posées, nous pouvons apprécier ce précieux témoignage, unique, ce regard amer et incrédule porté sur le premier conflit mondial de l’histoire.


…et le fond

Ce journal, écrit au jour le jour, est l’oeuvre d’un soldat français pendant le 1er conflit mondial. Celui d’un soldat qui comme les autres haït farouchement la guerre et n’en supporte pas les atrocités.

- Maurice Digo exprime "sa volonté farouche de ne pas tuer" (8 juillet 1917). C’est un combattant qui sait que si la mort appartient à la guerre et en désensibilise, ne l’accepte pas pour autant.
- C’est un soldat comme les autres qui souffre des conditions de vie atroces des tranchées ; un homme qui meure souvent de faim et de soif et qui malgré tout ne mange pas sa ration de soupe infecte, dégoûté de la nourriture et des tueries ; la seule boucherie qu’il fréquente est celle du front.
- C’est un soldat qui comme tout soldat n’est pas à l’épreuve des balles et des « marmites »(obus). Souvent blessé, il passera fréquemment quelques jours, semaines ou mois en retrait, dans un hôpital militaire où les conditions de soins et de vie sont aussi mauvaises qu’au front, peut-être pour les inciter à y retourner plus tôt.
- c’est un soldat qui fraternise avec ses partenaires de calvaire.
- c’est un soldat qui comme tous les pères de famille n’attend pendant toute la durée du conflit que les quelques permissions auxquelles il a droit, même si l’ignorance dans laquelle l’arrière est maintenu par la censure et la propagande le répugne. Mais quitter les odeurs familières de l’arrière pour celles de la mort sur le champ de bataille est toujours une déchirure.
-M.Digo est un soldat comme les autres, qui pendant la guerre n’attend que la paix.

Mais ce journal, c’est aussi le journal d’un soldat particulier, cultivé, prenant du recul. C’est celui d’un observateur, architecte de formation. Son récit quotidien, assez froid, descriptif, qui n’exprime que rarement la psychologie de son auteur, nous montre malgré tout la vision d’un humain qui résiste à la déshumanisation que peut provoquer la guerre.
- Un humain qui, à l’encontre de la propagande et de nombre d’autres soldats, ne considère les « Boches » non pas comme des sauvages sanguinaires mais simplement comme de braves malheureux tout aussi contraints que les Français d’aller à l’abattoir.
- Un soldat qui se révolte contre le haut commandement qui par sa propagande hébète les soldats en les maintenant dans l’ignorance, en vue d’une plus grande soumission. Un soldat rebelle se soulevant contre les offensives inutiles qui pour quelques centaines de mètres tuent quelques centaines de milliers de soldats des 2 camps.

Ainsi, ce journal, qui nous plonge au cœur du conflit, nous fournit beaucoup de renseignements sur les conditions de vie à cette époque, mais la vision qu’il nous en donne n’est pas pour autant universelle.

Le journal de l'année 1914 (format PDF, 6Mo)
Le journal de l'année 1915 (format PDF, 22Mo)
Le journal de l'année 1916 (format PDF, 27Mo)
Le journal de l'année 1917 (format PDF, 29Mo)
Le journal de l'année 1918 (format PDF, 11Mo)
Le journal de l'armistice (format PDF, 11Mo)

 

Itinéraire de Maurice DIGO

Afin d’obtenir une meilleure lisibilité des pérégrinations de Maurice DIGO de sa mobilisation à l’Armistice, son itinéraire résumé ci-dessous est représenté complémentairement sur quatre cartes établies par année qui font simultanément apparaître les lignes de front.
Pour davantage de clarté, la représentation de ses trajets est simplifiée, les détours et courts déplacements éludés. Cette présentation rend bien visible ses déplacements du Front vers l’arrière lorsqu’il obtient une permission ou que son régiment est placé comme armée de réserve ; enfin, on note aussi des retraites loin des combats lorsqu’il est sérieusement blessé
Puis évacué dans un hôpital militaire reculé.

1914

(1) 27-10 : Mobilisation, départ de Nantes.
(2) 31-10 : Départ pour Villemoustaussu près de Carcassonne où il rejoint le dépôt du 146° RI.
Entraînement : Ecole du soldat, corvées, marches et manœuvres…

1915

(3) 5 au 8-03 : voyage à Dunkerque ; cantonnement à l’Entrepôt des sucres.
9-03 : Arrivée au village front de Oost-Capel. (p24) 1ers combats.
9-04 : Digo blessé, évacuation à Gravelines le 10-04, Hôpital caserne Varenne jusqu’au 11-05.(p26)
(4) 15 au 22-05 : Repos de convalescence à Nantes.
(5) 23-05 : Retour à Castelnaudary pour l’entraînement.
(6) 18 au 22-07 : Lunéville(Meurthe et Moselle), cantonnement caserne Penthièvre : entraînement, marche…(p36)
(7) 26 au 31-08 : Voyage pour Herpine(Champagne). (p40)
21-12 : Heitz le Maurupt. (p64)
(8) 29-12 : Diarville(Meurthe et Moselle), Praye sous Vaudemont.

 

1916

(9) 20 au 27-01 : Permission à Nantes.
(10) 28-02 : Culmont Chalindrey.(vers Verdun)
7-03 : Longeville.(Meuse)
(11) Montzeville ; bataille de Verdun jusqu’au 25-04(puis marche vers l’arrière).
(12) 26-04 : Cantonnement en retrait à Welles-Perrennes(p86).
(13). 19 au 26-05 : Permission à Nantes.
(14) 28-05 : Arrivée à Cerizy pour une attaque imminente.
(15) 1-07 : Blessure au visage ; évacuation à Gailly puis le 3-07 à Cayeux sur mer jusqu’au 12-08.
(16) 13 au 21-08 : Permission à Nantes.
(17) 24-08 : St Rémi Bosc Rocourt : rejoint le régiment mais est exempté de service jusqu’au 5-07.
(18) 13 au 23mars : mauvaise permission à Nantes.
(19) Arrivée au Front : Bray sur Somme.
(20) 3 au 7-12 : Route jusqu’à Velles sur Moselle ; beaucoup de relevés topographiques.(p116)

 

1917

(21) 16-01 : Jaulgonne.(p116)
(22) 26-01 : Chivy, Chemin des Dames en vue.(p116)
(23) 8 au 18-02 : Permission à Nantes.
(24) 18 au 20-01 : Train jusqu’à Licy-Clignon ; Château Thierry(p184)
(25) 18 au 22-03 : Permission pour la naissance de son 2ème fils.
(26) 28-03 : Retour à Vauxcéré ; nombreux combats(p120).
16-04 : Offensive Nivelle.
4-05 : marche jusqu’au cantonnement d’Oeuilly (Aisne).(p138)
3-06 : relève ; marche jusqu’à la gare de longpont(Aisne).(p138)
(27) 8 au 16-06 : Permission à Nantes.
(28) 18-06 : Arrivée à Lupcourt ; cantonnement.
(29) 28-06 : Atton, Héminville, Xon, Pont à Mousson : Relevé topographique du secteur par l’observatoire de Mousson ; marches de reconnaissance, marches manœuvres, prises d’armes…
27-08 : arrivée des américains.

 

1918

(30) 10 au 11-01 : route jusqu’au cantonnement de Tronville(Meuse).(p175)
(31) 15-01 : caserne d’Anthouard près de Verdun.
(32) 13 au 15-02 : voyage jusqu’à Nantes pour une permission jusqu’au 26-02.
(33) 28-02 : rejoint le bataillon de réserve au ravin de Vaudoine.(p185 : Verdun)
12-03 : est gazé au champs de bataille.
13-03 : Ambulances du Glorieux ; très peu de soins.
21-03 : Hôpital du Vadelaincourt.
(34) Hôpital 20/30 à Moulins.
(35) 10-04 : est évacué au dépôt de convalescents de Bourbon l’Archambault.
(36) 20-04 : évacuation à Nantes par décision ministérielle.(Hôpital Broussais)
1-05 : est transféré dans la section « blessés des yeux » tenue par Mme BELLAMY.(Hôpital 101)
(37) 3 au 7-07 : retour au front ; arrivée à Villers Cotterêts.
(38) 6-08 : Broussey-en-Blois.
13-08 : permission de deuil suite au décès de son frère André DIGO.
(39) 16-08 : arrivée à Nantes ; il y reste jusqu’au 21-08.
(40) 23-08 : rejoint son bataillon à Sorcy. Nombreux combats autour de St Mihiel.
28-09 : des communiqués victorieux.
(41) 11-10 : évacuation à Pierrefite dans les Deux Sèvres.(grippe)
(42) 27-10 : Convalescence à Nantes prolongée du 9-11 au 29-11.
11-11 : Armistice

 

Les quatre années de la vie du soldat DIGO

Nous avons dans la partie précédente retracé l’itinéraire de M.Digo pendant ses quatre années du conflit ; nous allons nous attacher ici à la présentation de la vie du soldat pendant la Grande Guerre.
Si ce journal ne nous livre qu’un témoignage personnel, qu’un regard subjectif porté sur ce conflit, certains des éléments qu’il nous fournit sont des faits, concrets et indiscutables : en effet, la saturation des hôpitaux militaires ou les mensonges portés la propagande sont des constats bien réels. De plus, les terribles conditions de vie qu’il endure et décrit sont les mêmes pour tous.
Mais sa perception des événements est uniquement la sienne et l’on ne peut l’ériger en sentiment absolu, partagé de tous ; si elle est représentative de celle de nombre de soldats, elle s’en démarque aussi souvent : par exemple, son respect des Allemands, qui va à l’encontre des messages propagandistes poussant à la « haine du Boche » est loin d’être habituel. En effet, son éducation et sa formation poussée en font un soldat à part, capable de prendre du recul ; ses observations rompent souvent avec les idées matraquées par le Haut commandement et les médias.
Ainsi, nous allons illustrer, à l’aide d’extraits de ce journal, l’évolution de son état d’esprit de sa mobilisation à ses premiers combats ; puis, nous mettrons en lumière les rapports contrastés entre les soldats et les autres populations, civiles et militaires. Enfin, nous porterons notre attention sur ce qui constitue le quotidien d’un Poilu.

A. De la mobilisation au combat

Naïvement, M.Digo exprime son empressement à partir à la guerre, sentiment qu’il dit commun à tous les Français. Ces mots vont cependant à l’encontre des études historiques récentes. En réalité, sa volonté est l’expression de sa solidarité envers ceux qui sont déjà sous les balles et de sa culpabilité d’être encore tranquillement chez lui quand d’autres meurent pour la France.

Enfin vient pour lui le temps de la mobilisation puis de l’entraînement.


B. Le rapport des soldats aux autres

-aux populations civiles :
Les soldats sont aux yeux de la population des héros ; aussi, leur passage se fait sous les ovations glorifiantes des civils, malgré quelques comportements grossiers des guerriers.

Les retours au domicile familial sont aussi pénibles que réconfortants : en effet, la presse, propagandiste, creuse selon Digo un fossé entre le front et l’arrière en diffusant une image des combattants qui tient plus de la mythologie que de la réalité. Le mépris du Haut commandement pour la vie des soldats, leurs terribles conditions de vie disparaîssent dans la presse pour laisser place à des récits héroïques, néanmoins appuyés par nombre de témoignages de Poilus en permission.
> à l’arrière, pendant les permissions :

-aux autres militaires
Evidemment, la propagande relayée dans la presse et le cinéma excite les soldats et stimule encore davantage leur haine des Allemands. Le recul dont fait preuve l’observateur Digo le conduit à mépriser ses propres camarades, victimes faciles de ces mensonges qui le dégoute. Là où les autres voient des monstres sanguinaires, lui voit des hommes qui à l’instar des soldats français sont tout aussi contraints d’affronter la cruelle réalité de la guerre.
> aux Allemands :
Mais on ressent aussi une certaine hostilité entre les différents régiments alliés : des tensions et railleries sont apparentes entre troupes selon leur ancienneté sur le front, selon leur nationalité…
> entre troupes alliées :

-au Haut commandement :
Le Haut commandement que nous dépeint Digo se caractérise par l’ignorance dans laquelle il confine ses hommes pour mieux les diriger et son mépris pour la vie de ses soldats. Ces méthodes inhumaines conduisent nombre d’entre eux à la révolte.(rebellions, désertions, mutineries…)

C. Le quotidien du soldat

-les conditions de vie :
Qu’il soit au Front, en réserve ou à l’hôpital militaire, DIGO fait état des terribles conditions de vie des soldats ; de plus, elles se dégradent encore quand vient l’hiver, en raison du froid, de la pluie et de la boue.
Constamment, les Poilus manquent d’eau et de sommeil. Les marches sont exténuantes. La nourriture, quand il y en a, est infecte. Les conditions d’hygiène sont elles aussi insoutenables et les Poilus cohabitent avec les poux, les puces et les rats.


-la mort présente au quotidien
Partout, la mort, omniprésente, rôde au-dessus des soldats. A l’hôpital militaire, toujours bondé et où les soins sont rares, elle appartient tant au quotidien qu’on finit par la trouver naturelle. Au Front, que ce soit résolu ou à contrecoeur, les combattants doivent tuer( bien que DIGO se soit juré de n’abattre aucun Allemand), ramasser les cadavres... Un corps raidi bouleverse et désespère autant qu’il peut servir de pare-balles contre les projectiles ennemis.
Enfin, comme DIGO, presque chaque soldat aura à faire le deuil d’un proche pendant cet affrontement funeste.
> mourir et tuer :
> les combats et les tranchées :
> les hôpitaux militaires :

-oublier un instant la guerre
A l’image des autres soldats, Digo rêve toujours plus de la paix à mesure que son moral et sa santé se détériorent.
> rêver de la paix :

La guerre, atroce et interminable, devient absolument insupportable si elle n’est pas entrecoupée de quelques instants de détente. Evidemment, les rapports fraternels, quelquefois tendus, avec les copains de calvaire et l’alcool sont des moyens efficaces et usuels pour oublier quelques instants ces souffrances physiques et morales. Mais les bonheurs les plus simples comme la cueillette prennent aussi toute leur importance dans cette guerre écœurante.
> les détentes :
> les copains du front :

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