JAMONEAU, Pierre, Alcime

Né à Aigrefeuille (Loire-Inférieure) le 4 juillet 1863
Marié à Sedan (Ardennes) avec Adèle Schmitt
Décédé à Nantes le 27 décembre 1892
Père de deux enfants (Gaston, 2 ans, et Marcel Louis, 4 mois)

acte de décès
Boulanger puis chauffeur à la maison Lefèvre-Utile
Première victime du devoir inhumée à Miséricorde
Connu par la presse locale sous le nom de « L’incendie de la rue Crucy », ce fait divers tourne au drame lorsque le bâtiment, pris par les flammes, s’effondre suite à une terrible explosion. Le 27 décembre 1892, vers 8 heures du matin, un incendie se déclare dans les magasins d’alcool de messieurs Vincent, Gautier et Riom - frère d’Alfred Riom, maire de Nantes - situé quai Baco, n° 4.

Quelques jours avant le sinistre, l’entreprise avait réceptionné une grande quantité d’alcool. La presse parle de deux entrepôts pouvant recevoir 3.500 et 10.000 hectolitres d’alcool. Les opérations de stockage commencent justement ce jeudi 27 décembre lorsqu’un ouvrier constate le suintement d’un des fûts. Alors qu’un contremaître l’examine avec sa lanterne sourde, celui-ci est bousculé par un autre ouvrier. Dans l’incident, la lanterne se brise et provoque le début de l’incendie. Devant le risque important d’une propagation rapide du feu, des secours sont immédiatement demandés à la mairie. Tout le matériel disponible est envoyé sur les lieux : dix pompes sont placées sur la cale du quai Baco ; trois ou quatre dans la rue Crucy. Le matériel arrive également de la Chambre de commerce, des raffineries de Chantenay, de la rizerie de Chantenay, et plus tard, des casernes de Chantenay et d’Indret. On craint en effet l’embrasement complet du quartier occupé par d’autres usines.
Malgré les forces en présence, le feu n’est toujours pas maîtrisé. Vers 9  heures, des fûts d’alcool commencent à exploser. Ces explosions se répètent régulièrement quand, à 10 heures, une détonation beaucoup plus violente se fait entendre. La rue Crucy est littéralement dévorée par les flammes tandis que le toit des entrepôts est pulvérisé. Plusieurs victimes sont à déplorer. Si certaines, grièvement brûlées, sont soignées par les médecins dépêchés sur place, d’autres sont transférées à l’Hôtel-Dieu.
Au lendemain du drame, la presse tente de dresser la liste des blessés. Elle totalise au moins 46 blessés parmi les sapeurs-pompiers, les pompiers volontaires et les civils :
- Aubry Charles, demeurant 4 rue Rubens, blessures aux jambes ;
- Boileau, sapeur-pompier volontaire ;
- Bouchaud Prosper, demeurant 27 rue des Olivettes, blessures graves par chute ;
- Brochard, blessure à la tête ;
- Chaplan, sapeur-pompier volontaire, contusions au thorax par suite d’une chute ;
- Charles Victor, sapeur-pompier volontaire, plâtrier, demeurant rue du Séjour, brûlures à la figure et aux mains ;
- Cléro, sapeur pompier volontaire, demeurant 86 rue Saint-Clément, doigt coupé suite à la chute d’un châssis ;
- Collet, sergent des sapeurs-pompiers casernés, brûlures aux mains ;
- Conté Joseph, sapeur-pompier volontaire, demeurant caserne de Vertais, brûlures à la figure et aux mains ;
- Corgnet, pompier de la Chambre de commerce, demeurant 18 rue de la Hautière, blessures à la tête et aux mains ;
- Cornichet, maréchal des logis au 11ème escadron du train, brûlures au cou ;
- Féjean, sapeur-pompier volontaire, demeurant caserne Lamoricière, brûlures à la figure et aux mains ;
- Douillard François, soldat du 65ème régiment de ligne ;
- Dune Frédéric, ouvrier-photographe, 48 rue Saint-Clément, brûlures aux mains et au cou ;
- Esseul, 18 ans, manœuvre, demeurant 29 rue des Olivette, pied luxé ;
- Evenot Emmanuel, soldat d’ordonnance au 11ème escadron du train, blessures graves à la figure aux mains et aux jambes ;
- Gautier Louis, couvreur, demeurant 76 quai de la Fosse, fracture de la jambe droite ;
- Jégou, caporal de la section casernée, brûlures à la figure et aux mains, entorse de la jambe droite ;
- Jouanne, sapeur, brûlures à la figure et aux mains ;
- Jugé Eugène, manœuvre, demeurant 29 chaussée de la Madeleine, brûlures à la figure et sur le corps ;
- Lambert Ferdinand, garçon de magasin, demeurant 14 rue de Coulmiers, blessures à la main gauche et à la tête ;
- Lorent Gustave, journaliste au Nouvelliste de l’Ouest, demeurant 19 rue Thiers, brûlures à la main gauche ;
- Luçon, sapeur-pompier volontaire, demeurant 19 rue Fouré, brûlure à la figure et aux mains ;
- Ménard Adolphe, sapeur-pompier de la section casernée, brûles à la figure ;
- Mercereau, sous-lieutenant pompier volontaire, demeurant rue Sanlecque, blessures à la figure et brûlures aux mains ;
- Nondin, caporal sapeur-pompier volontaire, demeurant 14 rue du Moulin, brûlures du dos ;
- Normandin, sapeur-pompier volontaire, contusions à l’articulation du genou par suite d’une chute du haut d’un mur ;
- Padel Ernest, pompier de la Chambre de commerce, demeurant rue Lehuédé à Sainte-Anne, blessures au cou et à la figure;
- Papin Alexandre, entrepreneur de charpente, 23 rue de Cornulier, blessure au doigt ;
- Pâris, sergent pompier volontaire, demeurant 7 rue du Chène Plat, brûlures aux mains et un doigt foulé ;
- Pêcheur, sapeur-pompier caserné, foulure et blessures légères ;
- Pinet Henri, employé à l’usine à gaz, demeurant 78 rue Saint-Clément, brûlures très graves à la figure, au thorax et aux jambes ;
- Préaudeau, pompier de la Chambre de commerce, syndic des portefaix, blessures graves à la tête et profonde à une main ;
- Ribrac Henri, sapeur-pompier volontaire, ouvrier-pâtissier chez Lefèvre-Utile, demeurant 49 rue Saint-Clément, brûlures :
- Richard, caporal des sapeurs-pompiers casernés, brûlures à la figure et commotion dans les jambes ;
- Ricordel Adrien, membre de l’équipe de la pompe à vapeur de la Chambre de commerce, demeurant 4 rue des Salorges, blessures à la tête et aux mains ;
- Schmitt, brûlures ;
- Rouveau Léon, ouvrier-pâtissier, demeurant 6 quai Cassard, blessure à un bras ;
- Tanguy Pierre, sapeur-pompier de Chantenay, blessure aux doigts ;
- Tapier Félix, soldat au 65ème régiment de ligne, blessé aux quatre doigts de la main droite en manoeuvrant la pompe ;
- Taylor François, soldat secrétaire au 11ème escadron du train, blessures graves ;
- Thibaudeau Alexis, ouvrier-maçon, demeurant 1 place Saint-Jean, brûlures à la figure ;
- Trémulot, sapeur-pompier volontaire, demeurant 31 rue du Marchix, blessures graves par chute ;
- Trichet Auguste, maçon, demeurant 18 rue Crucy, brûlure à la main gauche ;
- Villers, du 11ème escadron du train, blessures légères ;
- Vivant Jean-Marie, employé chez MM. Riom et Vincent, demeurant 29 rue Richebourg, brûlé aux deux genoux. Parmi les victimes transportées à l’hôpital se trouve Pierre Alcime Jamoneau.

Le rédacteur du journal Le Populaire raconte le drame :
L’accident le plus effroyable que nous avons à relater, c’est celui de ce malheureux ouvrier brûlé vif, pendant la terrible explosion, et qui a rendu le dernier soupir à son arrivée dans la salle 11, au moment où on allait le sortir du brancard pour le glisser dans le lit d’hôpital.
Ce malheureux, nommé Jamoneau, âgé de 33 ans, chauffeur à l’usine Lefèvre-Utile, marié et père de deux enfants, était à son travail quand il apprit l’incendie.
Il se porta immédiatement sur les lieux du sinistre, décidé à faire son devoir comme les autres.
Juché sur le toit de la maison Gallet, croyons-nous, en compagnie d’autres citoyens, il travaillait à l’extinction du feu quand se produisit la grande explosion.
Il fut aussitôt entouré de flammes et, en se sauvant, tomba dans un ruisseau d’alcool enflammé. On l’en retira presque complètement carbonisé et on le transporta aussitôt à l’hôpital.
Il n’a pu dire qu’un mot, son nom. A peine dans la salle, un râle le prit et il rendit le dernier soupir.
C’est certainement le spectacle le plus effrayant que nous ayons vu de notre vie que ce cadavre absolument carbonisé de la tête aux pieds, couché sur une table, dans la salle du refroidissoir. Ce n’est plus un homme de race blanche que nous avons devant nous, mais un nègre. Ses cheveux, brûlés ras, sont comme crépus ; les lèvres tuméfiées, le nez écrasé par les brûlures et le teint absolument noirci.
Quant au corps, il est dans un état pitoyable ; la peau s’enlève par lambeaux et par endroits on remarque que la chair a subi un degré de cuisson !
C’est épouvantable !
Des étudiants en médecine, qui pourtant en ont vu d’autres, sont, comme nous, en proie à la plus vive émotion. Des larmes viennent aux yeux en présence d’un tel malheur.
Au moment où nous quittons, avec un groupe d’étudiants, la lugubre salle, nous croisons dans le couloir, la malheureuse jeune veuve de Jamoneau, tout éplorée, et qui pousse des cris à fendre l’âme. Deux sœurs soutiennent la pauvre femme qu’une amie accompagne.
Pour épargner à Mme Jamoneau un spectacle terrifiant, on engage fortement l’amie et les sœurs à ne pas la mettre en présence du corps.
La pauvre femme, à cette supplication, jette les hauts cris. Elle veut à toute force embrasser encore une fois son mari.
Nous n’y tenons plus et nous empressons de quitter un lieu où se déroulent en ce moment tant de douleurs et tant de misères.

De son côté, le journaliste du Phare de la Loire se déplace chez Mme Jamoneau :
Mme Jamoneau habite rue Frédéric-Caillaud (*), de l’autre côté du Jardin-des-Plantes, une maison neuve, blanche encore, à peine salie des intempéries : à peu près l’idéale maison d’ouvrier, salubre, aérée, scrupuleusement propre. Du palier où nous nous sommes arrêtés, anxieux, nous entendons des sanglots, des cris mal articulés, une voix de femme en pleurs.
Nous entrons.
Quelques amies entourent la malheureuse veuve de Jamoneau, une toute jeune femme, - elle a vingt-trois ans, - blondinette, toute frêle, brisée par la douleur, affaissée sur une chaise, folle, absolument ;
Dans un petit lit de fer, tout blanc, sous ses rideaux et dans le lit maternel deux enfants dorment, réparant sans doute les fatigues d’une nuit sans sommeil. Les pauvres chers bébés ! Les douloureuses interjections de leur mère ne les réveillent même pas ; et c’est mieux ainsi.
Mai il est des scènes devant lesquelles doit s’arrêter l’indiscrétion du reporter, des scènes sur lesquelles il serait odieux et antihumain d’insister.
Tête nue, les yeux humides, nous regardons sans voir, nous écoutons sans entendre, tandis que, dans la chambre à côté, M. Roch explique le but de sa démarche à la sœur de l’infortuné Jamoneau, car la veuve est incapable de rien comprendre.
Il se trouve, - bizarrerie du hasard, - que Jamoneau, cette victime, était précisément le fils d’un vieux serviteur de la famille Roch et que le premier adjoint au maire de Nantes a rencontré naguère cette femme, écrasée maintenant par le malheur, en des jours meilleurs, alors que, jeune épouse, savourant les ivresses des nouvelles mariées, elle venait rendre visite, à Aigrefeuille, au père de son mari.
Comme nous allons nous retirer, Mme Jamoneau demande à M. Roch une faveur ; faire prendre, au doigt de son mari, son alliance, son anneau de mariage. M. Roch accepte sans hésiter cette pieuse mission.
Et une voisine nous apprend que, malgré sa douleur, malgré l’état de dépression morale où elle se trouve, Mme Jamoneau entend bien suivre le cercueil de son mari. On essaiera de la retenir, si toutefois elle a la force de faire une tentative de ce genre.
Il est temps que se termine cette cruelle entrevue, et aujourd’hui encore, en écrivant ces lignes, nous ne nous représentons pas, sans un tressaillement, cette scène impressionnante dont nous fûmes témoin ; ces femmes charitables empressées autour de leur amie, la frêle petite blonde écrasée sur sa chaise, clamant le nom du mari adoré, pauvre roseau que courbe et menace de briser le vent de vie
(Le Phare de la Loire du 30 décembre 1892)

Devant une telle catastrophe, M. Gouzé, commandant les sapeurs-pompiers, envoie son rapport – et ses premières conclusions - au maire de Nantes :
Hier matin, à huit heures et demie, j’étais prévenu par téléphone qu’un incendie venait de se déclarer dans les magasins d’alcool de MM. Riom-Vincent et Gautier, quai Baco, n° 4.
Une étude spéciale de cet établissement avait été faite par le corps des officiers des sapeurs-pompiers de Nantes, le 30 novembre 1888, au point de vue général de la préservation du quartier en cas d’incendie.
En raison de l’énorme quantité d’alcool contenu dans les bacs, je connaissais par avance l’immense danger qu’allait faire courir cet incendie à ceux qui auraient le périlleux honneur de le combattre.
Aussi n’hésitais-je pas un instant à donner immédiatement l’ordre d’appeler tous les secours disponible, y compris l’aide de la garnison et la Chambre de Commerce.
Au premier examen du sinistre, je jugeai l’établissement complètement perdu puisque le feu avait gagné les alcools et que l’eau n’a aucune action sur ces matières enflammées. Pour étouffer les flammes il eût fallu jeter dessus, ce qui était impossible, d’énormes quantités de sable, terre ou fumier de façon à couvrir complètement les parties embrasées.
Je donnai immédiatement l’ordre à tous les voisins de déménager marchandises et mobilier et d’évacuer au plus vite les locaux en prévision des complications inévitables qui allaient surgir avec un pareil feu.
Je fis disposer tous les engins de défense autour du foyer, de telle façon que le cas échéant et en présence de certaines éventualités, explosions ou envahissement des rues par les alcools en feu, j’eusse encore la disposition de mes moyens de secours, même dans le cas très probable où je serais dans la dure nécessité de sacrifier, pour faire la part du feu, telle ou telle partie des maisons voisines.
Je fus secondé dans cette tâche difficile par les officiers et sapeurs-pompiers sous mes ordres, avec un admirable dévouement. Aucun d’eux n’ignorait que les postes de combat qu’ils occupaient, les exposait à une mort affreuse d’une seconde à l’autre. Je dois vous signaler tout particulièrement leur conduite, Monsieur le maire, et, si j’ai un regret, c’est de ne pouvoir désigner spécialement personne, car tous ont largement accompli leur devoir.
L’équipe de la pompe à vapeur de la Chambre de commerce, sous les ordres de M. Barjolle, nous a apporté un puissant concours. Les hommes de cette brave équipe ont couru les mêmes dangers que les pompiers. Ils ont eu, du reste, huit hommes blessés, et M. Barjolle lui-même n’a été épargné que grâce à sa présence d’esprit.
Nous étions rue de Crucy, devant le foyer, lorsqu’a eu lieu la dernière et terrible explosion qui a fait tant de victimes ; tournant rapidement le dos aux flammes, il s’est jeté la face contre terre et a ainsi évité les morsures de l’alcool en feu ; c’est donc son sang-froid qui l’a sauvé.
Toutes les troupes de la garnison nous ont apporté le plus puissant et utile concours. Officiers, simples soldats, civils de toutes conditions ont rivalisé de dévouement pour nous seconder dans notre terrible tâche et maîtriser le fléau.
La pompe de l’électricité avec son équipe et son chef dévoué, M. Teinturier. Les employés du gaz et la Compagnie des Eaux.
Les pompes des Chemins de fer de l’État et d’Orléans, des usines Ciron, des raffineries et rizeries de Chantenay et enfin la pompe à vapeur de l’établissement d’Indret avec une équipe, et plusieurs officiers venaient successivement se mettre à ma disposition.
Il m’est impossible, Monsieur le maire, de vous signaler, dans ce premier rapport succinct, les travaux accomplis par tous ces braves gens et de vous apporter les faits qui méritent une attention spéciale.
Je ne possède pas encore la liste exacte de tous les blessés. Aussitôt que les médecins du corps m’auront fixé sur la gravité de ces blessures, je m’empresserai de vous en aviser.
Dans quelques jours, je vous adresserai un rapport spécial avec plan détaillé des diverses opérations pendant ce terrible sinistre.
Toutefois il est de mon devoir d’appeler votre attention et celle du conseil municipal sur l’insuffisance de nos moyens d’action en présence de pareils feux.
Notre adjoint, M. Liébaut, voyant l’imminence du péril et craignant à juste raison la destruction de tout le quartier, me consulta sur la nécessité de faire appel au concours des communes voisines. Je fus de son avis et les pompiers d’Indret et de Chantenay furent demandés télégraphiquement.
Les pompes de la commune et des usines de Chantenay nous rendirent de grands services, mais ce qui nous fit le plus défaut pour circonscrire rapidement les foyers, ce fut l’emploi d’une troisième pompe à vapeur dont les jets puissants produisent beaucoup d’effet.
Je ne puis, monsieur le maire, envisager sans être effrayé les conséquences d’un accident arrivant à notre machine en marche, accident qui nous laisserait désarmés devant un sinistre, de même que si un deuxième incendie sérieux éclatait sur un autre point de la ville.
J’ai l’honneur de vous demander, Monsieur le maire, une deuxième pompe à vapeur, c’est une dépense extraordinaire de 20.000 francs, en y comprenant les accessoires (**).
Il y a également urgence à compléter le plus rapidement possible le nouveau réseau de canalisation, et d’établir des bouches d’eau dans les quartiers qui n’en possèdent pas.

Dans un premier temps, la municipalité prend en charge les frais d’obsèques. Un corbillard de 4ème classe, tendu de draperies argentées aux initiales J, transporte le corps de la chapelle de l’Hôtel-Dieu au cimetière Miséricorde. Six cordons d’argent sont portés par des employés de la maison Lefèvre-Utile. Le deuil est conduit par le père de la victime et les membres de sa famille. Le convoi emprunte les ponts de la Belle-Croix et de la Poissonnerie, les rues de la Poissonnerie et des Halles, le pont de l’Écluse, la rue de Feltre, la rue Cacault, la rue du pont de l’Arche-Sèche, la place Bretagne, les rues du Marchix et Porte-Neuve, la place Viarme et la rue d’Auvours. Une foule considérable accompagne le cortège. Le Phare de la Loire annonce qu’il y a « certainement plus de 3.000 personnes présentes ».
Le cercueil est déposé dans un caveau provisoire, près de l’ossuaire, « le terrain qui doit recevoir les restes des martyrs du devoir sera préparé sous peu (Le Phare de la Loire, 30 décembre 1892).


(*) A cette date, la famille Jamoneau vient certainement de déménager rue Frédéric-Caillaud. En effet, dans le recensement de la population de 1891, on la trouve au 28 rue Saint-Similien, dans le 1er canton.
Dans le rapport de police conservé aux Archives municipales, on apprend que la famille Jamoneau habite Nantes depuis 3 ans ½, arrivant de Sedan.

(**) Dans sa séance du 10 août 1893, le Conseil municipal vote un budget de 20.000 francs pour l’acquisition d’une nouvelle pompe à vapeur.

Distinctions et hommages publics

Trois discours sont prononcés au cimetière. Le premier par M. Alfred Riom, maire de Nantes ; le second par M. Cleiftie, Préfet de la Loire-Inférieure ; le dernier par M. Charles Le Cour, député de Nantes.

Discours d’Alfred Riom, maire de Nantes :
Messieurs,
C’est avec un sentiment de profonde tristesse que je prends la parole sur cette tombe ouverte si prématurément et si malheureusement.
Jamoneau avait 29 ans, il était marié et avait deux enfants, l’un de 2 ans, l’autre de 2 mois. Il avait dans la maison Lefèvre-Utile un poste de confiance. C’était un excellent ouvrier, un bon travailleur, un homme dévoué, heureux à la pensée que son labeur quotidien apportait à sa jeune femme et à ses chers enfants ces ressources nécessaires aux besoins de chaque jour.
Profondément attaché à son devoir, il avait accompli son service militaire dans l’Est et il avait conservé, de son séjour sur nos nouvelles frontières, ce sentiment profond, empreint d’une douce tristesse, qui naît de l’attente et veut que sans bruit les cœurs se préparent aux plus grands dévouements.
C’est ainsi qu’après s’être marié à Sedan, il nous était revenu, fortifié encore par le souvenir des vaillantes populations si patriotiques et si françaises qui l’avaient accueilli.
Il n’attendait que le moment de faire son devoir, que l’occasion s’offrît à lui sous une forme quelconque.
Aussi, lorsqu’il vit, menacée, cette usine où il trouvait, ainsi que tant d’autres ouvriers, le travail nécessaire, il n’hésita pas à s’exposer, afin d’arrêter le fléau qui devait amener le chômage : c’est-à-dire la ruine et la misère, pour ses camarades, ses compagnons, qui comme lui vivaient de l’industrie que le feu entendait dévorer.
C’est en défendant l’immeuble dont l’activité leur était si utile, en empêchant, au prix de courageux efforts, que le monstre dévastateur ne l’atteignît, qu’il a été frappé, victime de son dévouement.
Honneur, Messieurs, à cette victime du devoir. Honneur à ce citoyen, à ce soldat tombant sur le champ de bataille. Il est bien l’image de nos populations bretonnes, stoïques et fières, ne sachant pas reculer, accomplissant les actes du plus grand héroïsme, sans tapage, sans phrase, sans bruit, les accomplissant avec simplicité, parce que la conscience et le cœur dictent la conduite et que le devoir les commande.
Tu pensais, mon pauvre Jamoneau, passer une longue vie entre ta femme aimée et tes enfant adorés. Tu te berçais de l’espoir de vivre pour eux et par eux, et ta vie si utile aux tiens tu l’as donnée à tes concitoyens, à tes amis, à tes compagnons de travail qu’il fallait arracher au chômage et à ses tristes conséquences.
Jamoneau ! Tu as fais ton devoir. A nous de faire le nôtre. S la ville de Nantes n’a pu assister sans une douleur immense à la catastrophe qui a semé la mort et la ruine, elle ne peut oublier ce qu’elle doit aux victimes. Une tâche impérieuse s’impose pour elle. Tu nous as donné l’exemple, nous saurons t’imiter.
Et maintenant, Messieurs, pensons à la veuve, songeons aux orphelins. N’oublions pas non plus les trop nombreuses familles privées de leur chef blessé. Que tous reçoivent ici l’hommage public de notre reconnaissance, en attendant que les souscriptions ouvertes permettent de soulager des misères dignes de pitié.
Votre présence près de cette tombe, Messieurs, est un témoignage précieux de sympathie pour nos malheureuses victimes, en même temps qu’elle est la preuve que leurs familles ne sauraient être oubliées et que leur douleur est aussi celle de la ville entière.

Au lendemain de la catastrophe, et pour venir en aide aux victimes, une souscription est mise en place par le syndicat de la presse nantaise. Cette souscription est ouverte jusqu’au 15 janvier 1893. Elle atteint la somme de 14.742,80 francs. Pour redistribuer ces dons, la mairie met en place une commission municipale chargée de procéder à la répartition des secours aux victimes.
La commission, placée sous la présidence du maire, se réunit le 21 janvier 1893. Après avoir étudié les titres des ayants-droits, l’aide est proposé pour 54 personnes dont :
- 8 pompiers casernés
- 16 pompiers volontaires
- 8 pompiers de la Chambre de commerce
- 1 pompier de Chantenay
- 6 militaires
- 15 civils

Une première somme de 5.310 francs est votée à laquelle s’ajoute une aide de 150 francs pour la veuve Jamoneau. 500 francs sont également prévus pour aider les ménages non assurés touchés par l’incendie.
Dans une délibération du 17 mai 1893, le Conseil municipal vote une pension de secours en faveur du caporal Jégou de 600 francs. Sachant qu’il ne peut plus exercer son métier, la Ville lui réserve une place de gardien de squares ou de concierge dans un des établissements municipaux.
Durant la même séance, le Conseil municipal vote une somme de 984 francs pour venir en aide à trois autres pompiers blessés lors de l’incendie, ainsi que 1132 francs correspondant au paiement des auxiliaires recrutés par le commandant Gouzé pour remplacer lesdits blessés.
De son côté, Alexandre Papin, bénéficiaire de 25 francs de secours, fait reverser 10 francs à la veuve Jamoneau et 15 francs au Bureau de Bienfaisance.

Lors du Conseil municipal du 17 mai 1893, la mairie de Nantes décide l’acquisition d’un terrain, dans le cimetière Miséricorde, destiné à l’inhumation des victimes du devoir :
Messieurs, lors des obsèques du malheureux Jamoneau, chauffeur de la maison Lefèvre-Utile, mort victime de son devoir pendant l’incendie qui éclata rue Crucy, le 27 décembre 1892, nous avions pensé qu’il convenait de réserver, au cimetière de Miséricorde, un terrain qui serait affecté, non seulement à recevoir les restes de Jamoneau, mais encore de tous ceux qui, comme lui, auraient succombé dans l’accomplissement d’actes de courage et de dévouement.
Nous venons à ce sujet vous soumettre aujourd’hui une proposition qui, nous n’en doutons pas, recevra votre assentiment.
Nous vous proposons de décider qu’à l’avenir le terrain V indiqué en rose sur le plan ci-joint, sera exclusivement affecté à l’inhumation des victimes du devoir. Ce terrain, d’une superficie d’environ cent quatre mètres carrés, pourra contenir quarante tombes, et nous avons le ferme espoir qu’il suffira, pendant bien des années, à sa destination.
Les frais d’aménagement seraient peu considérables. Ils s’élèveraient, d’après le devis ci-joint, à 1.200 francs et pourraient être prélevés sur le reliquat du crédit de 520.000 francs affecté à l’agrandissement des cimetières Miséricorde et de la Bouteillerie, reliquat qui est plus que suffisant pour faire face à la dépense dont il s’agit.
Si vous approuvez nos propositions, nous ferons immédiatement inhumer dans le terrain réservé le corps de Jamoneau.


Nantes, le 4 mai 1893
Le Maire, Alfred Riom.
Avis conforme de la Commission des Travaux publics.
G. Goullin.
Avis conforme de la Commission des Finances.
Eug. Le Brun.
Le Conseil adopte les conclusions de l’Exposé.

Localisation dans le cimetière


Sources

Archives Municipales de Nantes
Acte de décès : année 1892, 4ème canton, acte 1105 (1 E 1835)
Police locale : série I1, carton 98, dossier 2
Registre des inhumations Miséricorde 1892 (***)
Recensement de la population : 1 F 169 folio 155
Délibérations du Conseil municipal du 17 mai 1893 et 10 août 1893 (4 BA 22)
L’Espérance du Peuple : 28 décembre 1892, 29 décembre 1892 et 30 décembre 1892 (9 PRES 98)
Le Phare de la Loire : 28 décembre 1892, 29 décembre 1892, 30 décembre 1892, 31 décembre 1892 (22 PRES77)
Le Phare de la Loire : 1er et 2 janvier 1893, 3 janvier 1893, 4 janvier 1893 (22 PRES 78)
Le Populaire : 28 décembre 1892, 29 décembre 1892 et 30 décembre 1892 (5 PRES 11)

Archives Départementales de Loire-Atlantique
Registre matricule : 1 R 815


(***) Dans ce registre, l’intéressé est enregistré sous le patronyme Jamonneau Henri

Archives municipales de Nantes - 2011